Poésies

Isidore Ducasse

1919

Poésies

 

POÉSIES. Recueil poétique en prose du comte de Lautréamont, pseudonyme d’Isidore Ducasse (1846-1870). Les deux fascicules (Poésies I et II) qui forment l’édition originale portent la mention suivante: «Paris / Journaux politiques et littéraires / Librairie Gabrie / Passage Verdeau, 25 / 1870». Le seul exemplaire connu de cette édition conservé à la Bibliothèque nationale fut retrouvé par Rémy de Gourmont en 1891. Il fallut cependant attendre 1919 pour que paraisse le texte intégral des Poésies, dont on n’avait jusqu’alors publié que des fragments. Cette année-là, en effet, André Breton publia le texte complet des Poésies qu’il était allé copier à la Bibliothèque nationale. Une édition, préfacée par Philippe Soupault, parut l’année suivante (Paris, Éditions Au Sans Pareil, 1920). Le groupe surréaliste a beaucoup œuvré pour que soit diffusée et appréciée l’œuvre de Lautréamont, restée à peu près inconnue du vivant de son auteur.

Synopsis

L’épigraphe placée en tête du premier fascicule présente l’œuvre comme une palinodie: «Je remplace la mélancolie par le courage, le doute par la certitude, le désespoir par l’espoir, la méchanceté par le bien, les plaintes par le devoir, le scepticisme par la foi, les sophismes par la froideur du calme et l’orgueil par la modestie.» Cette profession de foi mérite cependant d’être considérée avec prudence dans la mesure où le recueil utilise largement l’ironie. Chaque énoncé se trouve ainsi placé sous le régime du doute et pourvu d’un sens toujours éventuellement réversible. Le titre même de l’ouvrage semble une sorte d’«antititre» puisque la dédicace parodique qui apparaît sur la deuxième page présente l’œuvre comme constituée de «prosaïques morceaux». Le texte, écrit en prose, est formé en effet d’une succession de fragments et rappelle plutôt, du point de vue du genre, les recueils de maximes.

 

Critique

De nombreux passages des Poésies célèbrent le bien et paraissent confirmer que l’auteur, depuis les Chants de Maldoror, a accompli une conversion tant religieuse que littéraire: «Il faut faire voir tout en beau» (I), «Le bien exclusif est, seul, déclaré digne, de par la voix de tous les mondes, de s’approprier notre estime» (I). Dieu, sous le nom plus exotique d’Élohim, est souvent présent dans le recueil. Il s’agit de lui «plaire», et la «meilleure manière […] consiste à rendre notre race heureuse» (I). Si les Chants de Maldoror mettaient l’écriture au service d’une vaste entreprise de démoralisation, les Poésies lui confèrent désormais une vocation édifiante.

Toutefois, l’écriture de Lautréamont conserve ce caractère vertigineux et déroutant qui lui est propre. Le confort de l’immédiateté et de la transparence du sens est refusé au lecteur. Comme le souligne à juste titre M. Blanchot, «un grand nombre de “pensées”, si elles célèbrent la vertu, la célèbrent si dédaigneusement ou, au contraire, avec une outrance si excessive que la louange devient dénigrement» (Lautréamont et Sade, 1949): c’est dire que l’épigraphe ne constitue pas vraiment une clé univoque pour le déchiffrement du texte. L’écriture est sans doute l’objet principal des réflexions que proposent les Poésies. Il y est, en effet, souvent question de la poésie, voire du roman, «genre faux» (I), et nombre d’écrivains contemporains, «Grandes-Têtes-Molles de notre époque» (I), sont la cible de sarcasmes iconoclastes. Ailleurs, l’utilisation du «plagiat», revendiquée comme «nécessaire» (II), fait vaciller la stabilité séculaire d’ouvrages célèbres. C’est ainsi que les Maximes de Vauvenargues ou les Pensées de Pascal sont soumises à des sortes de collages et de trucages: Lautréamont en insère des fragments dans son propre texte, et en modifiant assez légèrement leur formulation, en change radicalement le sens. Ce transfert et cette manipulation se présentent comme un «progrès» de l’«idée fausse» vers l’«idée juste», mais introduisent du même coup le trouble dans le fonctionnement même du langage.

Si, comme l’affirme l’auteur, «Une logique existe pour la poésie» (II), elle pourrait être contenue dans cette formule: «Rien n’est faux qui soit vrai; rien n’est vrai qui soit faux» (II), Les Poésies relèvent bien de la poésie dans la mesure où elles mettent en œuvre une inlassable interrogation du langage et de la pensée. À cet égard, loin de contredire les Chants, elles expriment la même radicalité intense et fugitive: «Il n’est pas donné à quiconque d’aborder les extrêmes, soit dans un sens, soit dans un autre» (I).

 

A. SCHWEIGER

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994