Athalie
Athalie
ATHALIE. Tragédie en cinq actes et en vers de Jean Racine (1639-1699), créée à Saint-Cyr en 1691, et publiée à Paris chez Denis Thierry la même année.
Seconde tragédie sacrée de Racine qui s’inspire ici du livre des Rois et du livre des Chroniques, Athalie est également sa dernière pièce. Sa création par les demoiselles de Saint-Cyr fut beaucoup moins éclatante que celle d’Esther. Malgré une représentation à la cour dès 1691, le succès ne vint qu’en 1702 et la première représentation publique n’eut lieu qu’en 1716 à la Comédie-Française. La richesse de la pièce était pourtant grande. Par l’emploi spécifique des chœurs qui fait une «continuité d’action» (Préface) et permet, à la manière antique, de ne pas laisser le théâtre vide, Racine donnait à voir l’action tragique selon un déroulement au tempo original, sans entracte, la musique de J.-B. Moreau (renouvelée plus tard par Gossec, Boïeldieu et Mendelssohn) et les chants élevant la violence jusqu’au lyrisme. De plus, le sujet même d’Athalie correspondait bien à la réflexion politique de l’époque sur la légitimité du pouvoir, puisqu’il mettait en scène un complot d’origine religieuse pour renverser une reine, infanticide, usurpatrice et impie, et redonner le trône à son détenteur légitime appelé à rétablir le culte du vrai Dieu afin que ses desseins s’accomplissent et gouvernent le monde.
Synopsis
Athalie, après avoir fait massacrer ses petits-enfants, s’est emparée du trône de Juda et a instauré le culte de Baal. Cependant, certains Hébreux continuent d’adorer le vrai Dieu. Abner, officier du royaume, est de ceux-là. Venu au temple pour la fête des Prémices, il fait part de son inquiétude au grand prêtre Joad qui le rassure mais reste mystérieux. En fait, Joad a décidé de couronner ce jour même le seul petit-fils d’Athalie sauvé du massacre, Joas, élevé par lui et sa femme Josabet sous le nom d’Eliacin. La fête se prépare et le chœur chante les louanges de Dieu (Acte I).
Mais Athalie entre dans le temple en plein milieu du sacrifice des jeunes filles de Juda et reste étonnée devant Eliacin: elle reconnaît en lui l’enfant qu’un songe lui a présenté comme son meurtrier. Elle veut alors l’interroger. Il répond avec simplicité et sagesse à ses questions. Touchée, Athalie prétend faire sa fortune. Comme il refuse, elle se fait menaçante, puis s’en va. La cérémonie reprend et le chœur chante le courage d’Eliacin et le châtiment des impies (Acte II).
Mathan, sacrificateur de Baal, vient réclamer Eliacin au nom d’Athalie. Il espère un refus de Joad qui provoquerait la mort de celui-ci. Joad fait fermer le temple. Soudainement inspiré, il prophétise à la fois de terribles malheurs pour le peuple juif mais aussi une glorieuse renaissance. Le chœur chante son émotion (Acte III).
Joad révèle à Eliacin sa véritable identité. Les lévites lui jurent fidélité. On annonce qu’Athalie assiège le temple et qu’Abner est prisonnier. Le chœur chante (Acte IV).
Abner est envoyé par la reine: elle exige qu’on lui livre Eliacin et le trésor de David qu’elle croit dans le temple. Joad feint d’accepter et propose qu’Athalie vienne elle-même les chercher en personne. On lui présente alors Joas. Elle est faite prisonnière. À la proclamation de leur nouveau roi, tous les Juifs abandonnent Athalie. Mathan est égorgé et la reine déchue, entraînée hors du temple, est mise à mort (Acte V).
Critique
Jamais peut-être la violence n’avait à ce point dominé dans le théâtre de Racine. C’est elle qui frappe d’emblée, et l’histoire même d’Athalie semble ne pas pouvoir s’en dissocier. Cette violence était certes déjà présente dans la Bible, mais Racine paraît l’avoir choisie pour cimenter l’unité de la pièce, plongeant l’action dans une urgence propre à la renforcer. S’il se justifie dans sa Préface d’avoir intitulé sa tragédie Athalie et non Joas en alléguant la plus grande célébrité de la reine, on peut voir aussi dans ce choix la marque d’une attention portée au caractère plus explicitement dramatique d’Athalie. Or l’essentiel de l’action qu’elle met en branle se rapporte à la violence: Athalie semble en proie à cette «passion» dépeinte comme une fatalité qui poursuit sa famille avec d’autant plus d’acharnement que Dieu l’a choisie pour accomplir ses desseins (le Messie descend de Juda).
Aussi le présent vécu par Athalie est-il encadré par les deux versants d’un songe funeste, l’un rapportant la violence dont sa mère fut jadis la victime, l’autre prémonitoire de sa mort (II, 5). Le tableau de ces scènes sanglantes va jusqu’au réalisme le plus cru, tout juste atténué par les bienséances classiques: Jezabel, la mère d’Athalie, est décrite comme «un horrible mélange / D’os et de chair meurtris et traînés dans la fange / Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux». De plus, sans cesse sont rappelées les exactions d’Athalie et de Mathan, prêtre renégat qu’elle a institué sacrificateur de Baal et que le meurtre, fût-ce celui d’un innocent, n’effraie pas. Les ennemis de la reine eux-mêmes évoquent sa barbarie pour mieux la condamner. Josabet ou Abner créent ainsi un contrepoint où l’image du tendre nourrisson et de la victime innocente s’oppose aux flots de sang répandus par Athalie.
Cette tension atteint son apogée dans le dialogue entre la reine et Eliacin où, pour la première fois, elle semble pouvoir accéder aux valeurs de la pureté et du Bien. Mais cet espoir est brisé dès la fin de la scène qui rétablit la violence et fait apparaître celle-ci comme une véritable fatalité. Enfin, l’arrière-plan guerrier, toujours présent, renforce encore cette atmosphère de fureur d’autant plus remarquable que l’action se déroule tout entière dans le temple lui-même. Partout brillent les glaives impies qui prennent le relais du couteau du sacrifice. Racine choisit de représenter le Dieu vengeur de l’Ancien Testament: il donne ainsi à sa pièce une force sans précédent, capable d’enthousiasmer le spectateur d’autant plus facilement que l’action s’inscrit exactement dans la durée de la représentation et crée une illusion renforcée par le sentiment de l’urgence.
L’exposition est d’une efficacité irréprochable et l’action ne languit jamais, n’étant ralentie par aucun entracte ni même par aucun monologue. L’utilisation des chœurs contribue à accroître la tension. L’insertion de parties chantées à la fin de chaque acte, excepté le cinquième, redonne au rythme d’ensemble une impulsion dont les accents pathétiques ne peuvent manquer de solliciter la sympathie du spectateur, et donc ses craintes pour le sort de Juda. Cet appel au spectateur atteint son sommet lors de la prophétie de Joad qui, par son ampleur, dépasse le cadre de l’action particulière d’Athalie pour exprimer l’avenir de Juda tout entier, c’est-à-dire pour rappeler au public — dont la culture religieuse est une réalité vivante au XVIIe siècle — qu’il est lui-même concerné par les menaces qui pèsent sur Joas, puisque, sans son rétablissement sur le trône, la venue du Christ sera compromise. Cette prophétie est un morceau de bravoure particulièrement audacieux, inventé de toute pièce par Racine. Outre son effet dans l’ensemble de la pièce — elle concourt à précipiter l’action tout autant qu’à en magnifier le pathétique —, elle offre des vertus pédagogiques incontestables par le rappel de la filiation christique.
Les chœurs, dans leurs différentes interventions, participent, de la même façon que la prophétie de Joad, à l’édification d’une atmosphère de poésie biblique où abondent les images du Dieu vengeur, donc la peinture de la violence, mais aussi celles de l’innocence et d’une simplicité pleine de fraîcheur dont le lis peut servir d’emblème. Ils concourent ainsi à l’équilibre de la pièce, à l’intrigue de laquelle ils s’intègrent de plus en plus. D’un simple commentaire de l’action (I), ils entrent véritablement dans son déroulement, exprimant le trouble que la prophétie de Joad a fait naître, puis la peur du combat lorsque le temple est assiégé (IV). On peut ainsi expliquer l’absence de chœur à l’acte V: Athalie morte, l’ordre est revenu, et Racine préfère laisser le spectateur sur cette image qui est comme la leçon suprême à méditer. La réflexion politique sur la légitimité du pouvoir et les devoirs d’un bon roi se greffe sur les louanges rendues à Dieu. Le chœur ne chante plus (à la différence de ce qui se passe dans Esther) car la liesse ne doit pas effacer l’image d’une usurpatrice défaite.
Si la prophétie de Joad replace l’action d’Athalie dans une perspective universelle, l’exemple particulier de la reine constitue aussi une leçon politique: que Joad fasse prêter serment à Joas en ce sens (IV, 2) est d’autant moins innocent que Racine associait explicitement ce dernier au duc de Bourgogne dans sa Préface. On a également vu de possibles allusions dans cette pièce au sort de Jacques II Stuart, souverain légitime d’Angleterre dont la France souhaitait le rétablissement sur le trône. Athalie se présente donc bien comme une réflexion sur les devoirs du bon souverain et sur la légitimité du pouvoir. Elle se rapproche ainsi du Discours sur l’Histoire universelle de Bossuet. Elle en est comme une page qui serait mise en scène. Elle en a la pompe et la dignité que la scène rend remarquablement sensible.
P. GAUTHIER
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994