le Poète assassiné

Guillaume Apollinaire

1916

Poète assassiné (le)

 

POÈTE ASSASSINÉ (le). Recueil de contes de Guillaume Apollinaire, pseudonyme de Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky (1880-1918), publié à Paris à la Bibliothèque des Curieux en 1916. De nombreux textes du Poète assassiné avaient tout d’abord paru dans différentes revues, dès 1901, mais surtout entre 1911 et 1913.

Longuement mûri au cours d’une quinzaine d’années, l’ouvrage est quasiment achevé au début de la guerre. Il est le fruit de l’assemblage de textes divers qui, à l’origine, ne participaient pas d’un projet commun: certains s’inscrivaient dans une entreprise autobiographique, d’autres étaient destinés à un roman que l’auteur voulait intituler la Gloire de l’olive, d’autres encore sont des parties demeurées inutilisées de l’Enchanteur pourrissant. Apollinaire a transformé ces matériaux disparates afin de les intégrer à son œuvre, notamment au premier récit intitulé «le Poète assassiné». Le recueil parut après la longue convalescence d’Apollinaire consécutive à sa grave blessure à la tête reçue en mars 1916 sur le front de Champagne. Ses amis fêtèrent sa rentrée littéraire par un banquet et la critique se montra dans l’ensemble favorable, voire élogieuse. L’ouvrage fut présenté à l’académie Goncourt mais, tout comme en 1910, Apollinaire eut la déception de ne pas obtenir le prix.

 

Synopsis

Le recueil comprend seize récits de longueur inégale, les deux premiers — «le Poète assassiné» et «le Roi-Lune» — constituant à eux seuls plus de la moitié du livre. «Le Poète assassiné» relate, en dix-huit chapitres, la vie du poète Croniamantal, depuis sa «Procréation» (II) et sa «Gestation» (III) jusqu’à son «Assassinat» (XVII) et son «Apothéose» (XVIII). Dans «le Roi-Lune», le narrateur, qui s’est égaré durant une promenade, se réfugie pour la nuit dans une grotte où il découvre un univers fantastique dans lequel le passé revit et les désirs les plus fous sont satisfaits. Les quatorze textes suivants utilisent parfois les ressorts du surnaturel — dans «le Départ de l’ombre», Louise Ancelette perd son ombre peu avant sa mort — mais, dans l’ensemble, ils relèvent davantage du tableau de mœurs: «Giovanni Moroni» rapporte les souvenirs d’un Italien «employé dans un établissement de crédit» dont les «propos ne sort[ent] généralement point de la réalité courante»; «la Favorite» campe le portrait de la Cichina, une «femme du peuple» qui prétend avoir eu pour amant le roi Victor-Emmanuel. Toutefois, l’atmosphère et la visée des récits ne sont jamais réalistes. Apollinaire privilégie le pittoresque et l’insolite, qu’il porte aux frontières de l’extraordinaire, voire du farfelu. Dans «Sainte Adorata», le corps de la sainte prétendument «martyrisée aux premiers temps du christianisme» dont le tombeau a été découvert «voilà près de soixante ans» et dont la «châsse très vénérée» se trouve dans une église hongroise, fut en fait la maîtresse d’un homme devenu aujourd’hui un «petit vieillard»; celui-ci raconte au narrateur comment il fit embaumer sa maîtresse puis l’ensevelit dans un sarcophage acheté chez un antiquaire.

 

Critique

Le titre de l’ouvrage met en relief le premier récit et pose la figure du poète comme élément fédérateur du recueil. Le dernier conte, intitulé «Cas du brigadier masqué c’est-à-dire le poète ressuscité», se présente comme le pendant du «Poète assassiné». Il fait en outre réapparaître divers personnages dont le destin simultané s’offre soudain à la vision totalisante du poète ressuscité.
«Le Poète assassiné», au-delà des divers aspects autobiographiques que l’on peut y déceler, dessine une figure mythique, ainsi qu’en témoignent l’allusion implicite à Homère placée au début du premier chapitre et la comparaison avec Orphée sur laquelle s’ouvre l’avant-dernier chapitre. Croniamantal a d’emblée une dimension universelle: la multiplicité des peuples recensés dans le premier chapitre prouve que sa gloire s’étend au monde entier. Victime de l’incompréhension hostile de la foule qui le lynche, il parle en prophète avant de mourir: «Je suis Croniamantal, le plus grand des poètes vivants. J’ai souvent vu Dieu face à face. J’ai supporté l’éclat divin que mes yeux humains tempéraient. J’ai vécu l’éternité. Mais les temps étant venus, je suis venu me dresser devant toi» («Assassinat», XVII).

Le destin héroïque et tragique du poète est toutefois évoqué dans un registre essentiellement parodique. Ainsi, le monument qu’élève à sa mémoire son ami sculpteur dans le dernier chapitre («Apothéose», XVIII) est «une profonde statue en rien, comme la poésie et comme la gloire». Dans sa verve excessive et loufoque, la prose d’Apollinaire n’est pas dépourvue d’accents rabelaisiens. Canulars — à la fin d’«Arthur roi passé roi futur», l’auteur précise que le texte a été écrit «à la date du premier avril» —, jeux de mots et incongruités s’y côtoient pour camper un univers plein d’une euphorique fantaisie. La poésie elle-même est l’objet, dans maintes nouvelles, d’une décapante dérision: les noms de Tzara et du mouvement Dada sont allègrement estropiés — «Les nègres le nomment Tsatsa ou Dzadza» («le Poète assassiné», I); la nouvelle intitulée «Petites Recettes de magie moderne» raille l’art poétique en l’apparentant à l’art culinaire.

Les jeux du langage et de l’imaginaire à l’œuvre dans le Poète assassiné vont de pair avec une vision du monde plutôt pessimiste. Breton, qui salue en Apollinaire un précurseur du surréalisme, ne s’y trompe pas: «Apollinaire a dit, à propos de Giorgio De Chirico, que “pour dépeindre le caractère fatal des choses modernes, la surprise est le ressort le plus moderne auquel on puisse avoir recours”. Le Poète assassiné est comme la défense et l’illustration de ce principe» (les Pas perdus, 1924). La mort se trouve au dénouement de nombre de contes et la souffrance se laisse apercevoir derrière l’ironie ou le grotesque. Les «petites bombes pleines d’angoisse et de folie» qui, dans le «Cas du brigadier masqué», font magiquement surgir les divers personnages pourraient bien constituer une métaphore des nouvelles du Poète assassiné.

 

A. SCHWEIGER

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994