D’un Château l’autre
D’un château l’autre
D’UN CHÂTEAU L’AUTRE. Roman de Louis-Ferdinand Céline, pseudonyme de Louis Ferdinand Destouches (1894-1961), publié à Paris chez Gallimard en 1957.
Synopsis
Si le sujet, autobiographique, du roman est bien le séjour de Céline à Sigmaringen en compagnie des collaborateurs en déroute, sa structure binaire est celle d’un va-et-vient chronologique entre les années de Meudon (moment de l’écriture) et les quelques mois de Sigmaringen (moment de l’action). L’unité de l’ouvrage, composé de visions éclatées, tient donc avant tout à l’unité de la voix du narrateur ainsi qu’à la récurrence de certains thèmes narratifs: la maladie de Mme Niçois, vieille patiente de Céline à Meudon, les rapports difficiles de Céline avec ses éditeurs, les trajets incessants du médecin en exil à Sigmaringen — du château où sont somptueusement logés les anciens dignitaires du régime de Vichy, aux ruelles du village où les réfugiés suscitent des émeutes de la faim. De cette «histoire brisée» émergent des morceaux de bravoure inoubliables: l’apparition fantastique à Meudon d’un monde de revenants asservis au nocher Caron du bateau la Publique; la promenade du maréchal Pétain, impassible sous la mitraille; les toilettes débordant sur le palier à Sigmaringen; la capture du commissaire Papillon qui a tenté de franchir la frontière suisse; le dîner chez Otto Abetz, ambassadeur d’Allemagne à Paris, où l’écrivain Alphonse de Châteaubriant pulvérise toute la vaisselle; la visite à Pierre Laval qui nomme Céline gouverneur de Saint-Pierre-et-Miquelon (sic); le calamiteux voyage en train à Hohenlychen pour les obsèques de l’ancien ministre Bichelonne. Le roman s’interrompt alors que Céline vient de porter secours à une femme prête à accoucher dans le train de Sigmaringen; à Meudon, Mme Niçois vient de rentrer chez elle après un séjour à l’hôpital, au service des cancéreux.
Critique
Le choix fait par Céline d’évoquer son séjour à Sigmaringen apparaît, après des années d’oubli et de proscription, comme une décision délibérée de faire paraître «un ouvrage qui est malgré tout assez public, puisqu’il parle de faits bien connus […] une petite partie […] de l’histoire de France». L’effet de scandale (que justifiait fort peu le contenu du livre) fut accentué par la parution dans l’Express d’un entretien avec la journaliste Madeleine Chapsal intitulé «Voyage au bout de la haine» où Céline ne marquait aucun regret de ses prises de positions antisémites dans Bagatelles pour un massacre, les justifiant par son pacifisme, et déclarait notamment: «Au fond, j’avais raison.» Après des années d’exil et de bannissement intellectuel, Céline rentrait ainsi en littérature par un effet de scandale analogue, mais moins glorieux que celui qui avait suivi la publication de Voyage au bout de la nuit. Cependant, la plupart des comptes rendus dans la presse furent favorables et saluèrent la renaissance d’un grand écrivain.
Sigmaringen, c’est ce gros village du Bade-Wurtemberg où, de septembre 1944 à avril 1945, les Allemands avaient parqué les hommes politiques ayant joué un rôle important dans le gouvernement de Vichy. Céline y avait fait un séjour de quatre mois à partir de novembre 1944. L’action du roman se situe donc entre la première et la seconde moitié de Rigodon. Le soin est laissé au lecteur de rétablir la chronologie, comme il l’est aussi de faire le lien narratif entre les différents épisodes de l’aventure qui lui sont présentés. Plus encore que les romans précédents, D’un château l’autre joue — pour créer la confusion entre autobiographie et roman — de la complicité entre le lecteur et le narrateur. Les interventions d’auteur finissent par constituer l’amorce d’un véritable dialogue et comme une seconde trame du livre, qui ferait pendant au balancement de la narration entre le présent parisien et le passé allemand: «Aucun ordre dans mon récit?… vous vous retrouverez bien!… ni queue ni tête?… peste!… […] vous vous retrouverez je l’espère.»
Cette chronique qui n’en est pas une — Céline a toujours présenté son œuvre comme un roman — mêle inextricablement les fils de l’histoire (personnelle ou générale) et de la fiction. Au cours du récit, on croise certes des figures historiques comme Pétain ou Laval; d’autres, de moindre importance, Brinon, Marion ou Bichelonne, font des apparitions. Mais les événements ou les personnages réels, eux-mêmes remaniés, ne sont la plupart du temps qu’un arrière-plan nécessaire à l’évolution d’individus purement fictifs ou extrêmement transposés. Ainsi, la scène où Laval empêche une tuerie n’a été confirmée par aucun témoin. De même, si la résurrection de l’Empire carolingien était une des idées-forces d’Abetz, la destruction de toute sa vaisselle par Châteaubriant semble un pur produit de l’imagination célinienne. «Certes, il n’est presque aucun moment du récit auquel ne correspond un souvenir du réel. Mais jamais non plus le récit ne se contente de dire ou de décrire ce qui a été», conclut Henri Godard.
Plus que de rendre sensible par mille petits détails vrais une époque révolue, le dessein de Céline, dans ce qui n’est que la première partie d’une trilogie allemande comprenant Nord et Rigodon, semble bien avoir été de restituer, par la structure même de la narration et du style, l’incohérence d’un monde brisé en mille éclats par la guerre. Les thèmes céliniens traditionnels de l’oppression des pauvres par les nantis (le château / le village), de la résistance de la matière (les cabinets débordants) ou de l’agitation stérile (le voyage à Hohenlychen) sont emportés dans un tourbillon où narration et commentaire sont étroitement imbriqués. La barque des Enfers, la Publique, peuplée de revenants terrifiés par le nocher Caron, poursuit son éternelle errance à travers un monde profondément dévasté. L’éclatement du récit amplifie l’effet de la prolifération des points de suspension amorcée dans Mort à crédit et Guignol’s Band; et l’art de Céline trouve un nouvel essor dans cette matière apocalyptique que l’élaboration du souvenir transpose. «Ça a fait du bruit, des bouillonnements, des fusées, des cataractes. J’étais dedans, j’en ai profité. J’ai utilisé cette matière.» Du château de Sigmaringen à celui de Meudon, une œuvre, un nouveau château imaginaire a ainsi pu s’édifier. On trouvait déjà mention de cette féconde analogie dix ans plus tôt dans une lettre à Milton Hindus: «Je n’éprouve aucun mal à concevoir un roman et toujours “j’obéis” au même procédé — Je ne bâtis pas de plan — Tout est déjà fait dans l’air il me semble. J’ai ainsi vingt châteaux dans l’air où je n’aurai jamais le temps d’aller — Mais ils sont complets tout y est — Ils m’appartiennent.»
A. SCHAFFNER
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994