Courir les rues
Courir les rues
COURIR LES RUES. Recueil poétique de Raymond Queneau (1903-1976), publié à Paris chez Gallimard en 1967.
Contrairement à ce qu’il fit pour ses recueils antérieurs (Si tu t’imagines et le Chien à la mandoline), Queneau n’a pas rassemblé ici des poèmes épars dont la création se serait étalée dans le temps; il s’agit d’une composition rapide — un an tout au plus — et concertée en vue d’un recueil, mais aussi d’une manière plus large dans la perspective d’un triptyque, dont Courir les rues constitue le premier volet: viendront ensuite Battre la campagne (1967) etFendre les flots (1968). C’est donc un itinéraire qui s’indique, tant à travers un paysage qu’à travers une vie, selon le principe d’une anabase jusqu’aux lieux les plus anciens de la mémoire, si l’on veut bien admettre comme point d’origine la jeunesse havraise de l’écrivain; comme si, depuis Chêne et Chien, Queneau éprouvait régulièrement le besoin de dresser un bilan, d’éprouver la distance parcourue de soi à soi par le biais des détours les plus imprévus et les plus buissonniers.
À l’origine de Courir les rues, Queneau semble opérer sur le mode poétique une reprise de la rubrique tenue entre 1936 et 1983 dans l’Intransigeant: «Connaissez-vous Paris?» Il s’agissait alors de proposer par un jeu de questions et de réponses la découverte d’un Paris insolite. Ce matériau, dont il reste de nombreuses traces dans le recueil, n’en forme pas pour autant le propos, puisque comme le souligne le prière d’insérer de l’auteur: «Ceci n’est pas un recueil de poèmes, mais le récit d’allées et venues dans un Paris qui n’est ni le “Paris mystérieux” ni le “Paris inconnu des spécialistes”. Il n’y est question que des petits faits quotidiens, des pigeons, du nom des rues, de touristes égarés: une sorte de promenade idéale dans un Paris qui ne l’est pas, une promenade qui commencerait à la Pentecôte et qui finirait à la Toussaint, avec les feuilles mortes.» Les deux axes principaux du recueil sont donc l’observation d’un quotidien anodin et l’apparent désordre des impressions qui seront énoncées sans souci d’une autre direction que celle que la flânerie impose. «Farrago», l’un des titres que Queneau avait envisagés, insiste d’ailleurs sur cet aspect, puisqu’il signifie «un mélange confus de choses disparates». On sait que depuis le Chien à la mandoline se manifeste chez Queneau un besoin de retour au concret. Aussi l’espace urbain est-il ici morcelé, et comme absorbé, par l’attention à ces «choses vues» qui toutes ont en commun leur manque apparent de substance, leur banalité antihéroïque: ce sera une «ptite mère [qui] écrit aux Cœurs malheureux» (“les Cœurs malheureux”), le silence dans une rame de métro qui tombe en panne (“En cas d’arrêt même prolongé”), tout un menu peuple d’«ératépistes», de chauffeurs de taxi, mais aussi des chantiers de démolition, des façades qu’on ravale, sans qu’on y puisse soupçonner la métamorphose qu’imposait à un réel décevant la poésie baudelairienne du Spleen de Paris, l’antilyrisme de Queneau s’accommodant tout au plus de tendresse et de modestie. Ce parti pris ne va pourtant pas sans ambitions, au compte desquelles figure d’abord cette attention portée à tout ce qui est marqué par la dissémination et la disparition. Il n’est pas question pour autant d’une quelconque nostalgie du temps passé sous les gravats d’un Paris qu’on démolit, mais de la conscience du flux perpétuel du temps, comme l’indiquent l’épigraphe emprunté à Héraclite, mais aussi la place symbolique, au centre du recueil, accordée aux trois pièces “la Toussaint généralisée”, “ Lundi de Pentecôte” et “Genèse XXXII, 24”, tandis que le titre de l’un des poèmes renvoie clairement à la pensée héraclitéenne à travers un jeu de mots: “Lutèce (Léthé)”. Au service d’un enjeu proprement métaphysique, ici encore discret mais qui se déploiera dans Fendre les flots, les jeux de mots et les jeux savants constituent sans doute l’autre dimension du recueil. Au titre de l’érudition, on croisera ainsi quelques piétons considérables de la capitale: Baudelaire (“Concordances baudelairiennes”), Flaubert (“Défense d’afficher”), Proust (“Index Proust”), Breton (“Hôtel Hilton”), Prévert (“le Paris de paroles”). Que ce soit sur le mode du pastiche (“Rue Paul-Verlaine”) ou du calembour (“le Quai Lembour”), de la litanie (“Un beau siècle”) ou du croquis rapide (“Autre temps autres mœurs”), de l’humour (“Square de la Trinité”) ou de la compassion (“Boucherie à la une”), cette flânerie dans la ville est aussi une flânerie dans les mots et l’Histoire.
J.-M. RODRIGUES
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994