Sarrasine
Sarrasine
SARRASINE. Nouvelle d’Honoré de Balzac (1799-1850), publiée en feuilleton dans la Revue de Paris les 21 et 28 novembre 1830, et en volume dans les Romans et Contes philosophiques chez Gosselin en 1831, avant d’être intégrée aux «Scènes de la vie parisienne» de la Comédie humaine chez Furne, Dubochet et Hetzel en 1844.
Complexe, étrange, cette nouvelle aux allures de conte adopte l’un des procédés favoris de Balzac: un récit attribué à un narrateur et enchâssé dans un cadre formé d’un décor et d’un dialogue.
Synopsis
Le lendemain d’une réception donnée à l’hôtel de Lanty, où ils ont vu un mystérieux vieillard, le narrateur raconte à la marquise de Rochefide l’histoire de Sarrasine, fils d’un procureur et destiné à la magistrature, mais qui, doué pour les arts, obtint un prix de Rome en sculpture. En 1758, en Italie, Sarrasine éprouve une passion pour la cantatrice Zambinella, lui déclare son amour, mais constate lors d’une réception à l’ambassade de France que celle-ci, habillée en homme, est en fait un castrat, «protégé» du cardinal Cicognara. Il veut se venger et enlève Zambinella pour le tuer, mais les sbires du cardinal l’assassinent. Auparavant, il avait eu le temps de faire une statue du castrat, que Cicognara fit reproduire en marbre. Le vieillard aperçu dans le somptueux hôtel parisien n’est autre que Zambinella, l’oncle de Mme de Lanty. Profondément troublée par ce récit, Mme de Rochefide se refuse au narrateur qui avait espéré, en satisfaisant sa curiosité, obtenir ses faveurs.
Critique
Si l’intertexte rapproche ce récit de plusieurs œuvres, dont un épisode de l’Histoire de ma vie de Casanova, l’ambisexualité et le portrait d’un artiste l’inscrivent dans les grandes préoccupations balzaciennes. Par ailleurs, la nouvelle met en évidence de profondes analogies entre Balzac et ses doubles, le narrateur et Sarrasine. Tout en présentant au sein de la Comédie humaine des caractères uniques (seul récit constitué de deux actions séparées par soixante ans, seul exemple d’une égale ampleur entre le texte-cadre et l’histoire proprement dite), la nouvelle, qui doit pour une part sa célébrité actuelle à l’étincelante «micro-lecture» que Roland Barthes lui consacra (S/Z, 1970), met d’abord en scène la déchéance de l’artiste perverti par l’amour. La passion qui se trompe d’objet et qui entraîne la mort du héros, l’ambiguïté sexuelle, la projection saisissante du passé dans un présent qui en devient inquiétant: Sarrasine confronte le regard lucide d’un narrateur distancié et les vénéneuses séductions du fantasme. Ce récit aurait sa place dans les Études philosophiques, où Balzac traite aussi le thème de la création contrariée par la passion (le Chef-d’œuvre inconnu, voir la Recherche de l’absolu).
G. GENGEMBRE
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994