Pierrot mon ami
Pierrot mon ami
PIERROT MON AMI. Roman de Raymond Queneau (1903-1976), publié à Paris chez Gallimard en 1942.
Paru en pleine guerre, Pierrot mon ami porte les marques de son époque: il raconte l’histoire d’une catastrophe mais aussi d’un individu qui échappe à l’amertume ou au désespoir par un détachement lunaire, le nom du personnage éponyme étant à cet égard transparent. Si bien qu’il faudrait sans doute réviser quelques préjugés concernant un prétendu Queneau désengagé, pour qui l’Histoire ne serait au mieux que l’enjeu de spéculations abstraites, au pire une bouffée de l’air du temps exhalée comme par inadvertance à la surface de son œuvre; ce serait méconnaître les deux postulats fondamentaux posés dans Une histoire modèle (dont la rédaction coïncide avec la publication de Pierrot mon ami): «L’Histoire est la science du malheur des hommes» et «Tout le narratif naît du malheur des hommes.» C’est en ce sens que Pierrot mon ami n’est pas uniquement l’histoire d’un doux rêveur, inadapté aux mesquineries du monde parce que fort myope, mais vrai sage pour la même raison. Si le roman permet de mettre en évidence les voies d’accès à une certaine forme de sagesse, c’est parce que l’enjeu historique est profondément enraciné dans l’intrigue, sous couvert d’une fiction euphorique qui, loin de figer le sens du récit, en démultiplie les possibles.
Synopsis
On le lui a souvent répété, à Pierrot: il se conduit comme un manche, il a des analogies avec la lune. Mais est-ce que tout cela a jamais empêché le bonheur? Pierrot travaille au Palace de la Rigolade de l’Uni-Park, sis aux portes de Paris et dirigé par M. Pradonet, lequel convoite un jardin privé où se dresse une chapelle, le tout se trouvant enclavé dans son parc d’attractions. Mais ses offres répétées ont été régulièrement refusées par le propriétaire, M. Mounnezergues, auto-proclamé gardien de la chapelle où repose un prince poldève mort vingt ans auparavant. Quant à la maîtresse de Pradonet, Léonie Prouillot, elle aussi vit une douleur secrète: vingt ans plus tôt son premier amour, Jojo Mouilleminche, le ténor à la voix d’or, l’a abandonnée. Or voici que le frère de Jojo, le fakir Crouïa-Bey, venu travailler à l’Uni-Park, ravive de douloureux souvenirs en lui racontant comment Jojo le séducteur s’est fendu le crâne en allant visiter une belle à Palinsac. Quant à Pierrot, épris de la frivole Yvonne, la fille de Pradonet, mais n’ayant pas réussi à faire ses preuves à l’Uni-Park, il est renvoyé. Errant dans le quartier, il se lie avec Mounnezergues, qui lui raconte l’histoire de la chapelle poldève et compte l’instituer son héritier. Un matin, on retrouve l’Uni-Park totalement dévasté par le feu, sans pouvoir déterminer l’origine de l’incendie. Chargé de convoyer pour un cirque des animaux savants jusqu’à Palinsac, chez un dresseur nommé Voussois, Pierrot retrouve au gré des étapes des comparses de l’Uni-Park détruit: Yvonne qui fait du camping avec un amant, Léonie partie à Palinsac sur les traces de son défunt amant et Crouïa-Bey installé chez Voussois. Coup de théâtre: Voussois et Jojo Mouilleminche ne font qu’un! Léonie a retrouvé son ténor. Un an plus tard, l’Uni-Park est devenu le zoo Voussois; Pradonet, ruiné et évincé, est revenu auprès de sa femme légitime. Retournant chez Mounnezergues, Pierrot se voit désigné comme son héritier par le vieillard agonisant, mais oublie d’emporter avec lui le codicille. Deux jours plus tard, lorsqu’il revient chez le vieillard, la maison, occupée par Yvonne, a été vidée de toutes traces de son ancien occupant. Pierrot part comme il est venu, «arrivé au coin de la rue, il s’arrêta. Il se mit à rire».
Critique
Définissant ses intentions premières, Queneau déclarait en 1942 au Figaro qu’il aurait voulu que Pierrot mon ami «fût au roman policier ce que Don Quichotte a été au roman de chevalerie». C’est-à-dire une démystification comique. Le récit se présente en effet comme un roman policier aux énigmes multiples, avec la mort supposée de Jojo et ses doubles vies, l’incendie, criminel ou non, de l’Uni-Park, le mystère du tombeau poldève; chacune de ces énigmes se trouvant prise dans un réseau de coïncidences préparées et d’anticipations surprenantes. Autres lois du genre: la présence d’un détective privé, Petit-Pouce, et surtout l’Épilogue (désigné comme tel dans le roman) censé résoudre, pour le lecteur maladroit, les ténébreuses embrouilles et les dessous de l’affaire. Et ce d’autant plus que le récit éveille, par la multiplication des connotations et des équivoques, une suspicion hyperbolique qui touche, à travers l’écheveau des énigmes imbriquées, tous les personnages, comme chez Agatha Christie. Or rien n’est expliqué, car de même que le tombeau poldève, épicentre du mystère et fruit d’une mystification ancienne de Mouilleminche-Voussois, est vraisemblablement vide, le roman, résultat d’une fausse mystification, est comme évidé de toute idée de solution totalisante et démonstrative. Bien plus, l’Épilogue, loin de proposer l’achèvement attendu des aventures et des mystères, en démultiplie les directions possibles. Certes Pierrot reconnaît qu’il vient de vivre «un des épisodes de sa vie les plus ronds, les plus complets, les plus autonomes», mais simultanément il reconsidère «le roman que cela aurait pu faire».
Roman fermé sur lui-même, par l’achèvement d’une histoire mais à un niveau qui n’est pas celui de la prétendue fiction policière, Pierrot mon ami se développe donc à partir d’une sédimentation de récits affleurants, mais inaccomplis, qui entretiennent une alternance continue, mais sans issue, entre le vrai et le faux. Ainsi l’image du labyrinthe du Palace de la Rigolade où les visiteurs, «entraînés par la rotation, se retournaient, s’enroulaient, s’entortillaient, se déroulaient, tournoyaient» indique métaphoriquement les conditions d’une lecture piégée, irréductible à une structure arrêtée. Ce principe d’une alternance ambiguë se retrouve dans le mélange entre réalisme et fantaisie, qui constitue l’un des axes principaux du roman. Ainsi, l’espace se répartit entre une topographie urbaine au réalisme populiste accusé, avec ses bistrots, ses turfistes et ses pêcheurs trempant leurs lignes dans la Seine, et d’autre part la féerie babylonienne de l’Uni-Park, avec ses attractions mécaniques (qu’on pourrait au reste considérer comme autant de métaphores d’un récit à engrenages), mais aussi son fakir, ses animaux savants, Mésange et Pistolet, dont l’anthropomorphisme distingué tranche comiquement avec la vulgarité animale des humains, et entretient une équivoque supplémentaire. Assurant le lien entre les différents lieux du récit, ou plutôt permettant de mettre au jour les relations mystérieuses qu’ils entretiennent entre eux, Pierrot est le symbole même de cette conjonction entre la féerie et le quotidien. S’il appartient à la positivité du référent urbain, que signalent sa fréquentation assidue des bistrots et son adresse remarquée au billard électrique, si on le surprend maintes fois devant un repas plantureux, indice d’un rapport euphorique au concret, c’est aussi une créature lunaire passant systématiquement à côté de toutes les chances relatives qu’offre le hasard: amoureux, il s’éprend d’une fille volage; héritier, il oublie le testament rédigé en sa faveur. Pierrot porte en lui «une buée mentale, légère et presque luminaire, comme le brouillard d’un beau matin d’hiver». Aussi observe-t-il, impassible, non les mouvements du monde, mais le déroulement du temps condensé dans cet aphorisme définitif: «C’est marrant la vie.» Car l’un des thèmes structuraux de Pierrot mon ami, comme de nombre des romans de Queneau, est celui de la «fin de l’Histoire». Le thème se décline selon des modalités variées, mais il semble bien hanter, à des titres différents, tous les personnages. C’est un aubergiste «héraclitéen», qui, devant la transformation de son café en garage, remarque: «On ne se lave jamais deux fois les pieds dans la même flotte»; c’est Eugénie, la femme légitime de Pradonet, qui explique à sa fille: «Quand tu auras un passé, Vovonne, tu t’apercevras quelle drôle de chose que c’est. D’abord y en a des coins entiers d’éboulés: plus rien. Ailleurs, c’est les mauvaises herbes qui ont poussé au hasard, et l’on n’y reconnaît rien non plus.» Or le roman s’achève précisément avec le remplacement de l’Uni-Park, symboliquement dénommé «babylonien édifice», par le zoo Voussois, tout aussi symboliquement nommé «la bénigne arche de Noé».
Un cycle de l’Histoire est ainsi achevé dans le retour à une nature pacifiée, cycle ayant pour origine la confrontation de deux univers authentiques, la chapelle poldève, espace de la légende et du sacré, et le Palace de la Rigolade, espace profane voué au profit. Représentant le développement conflictuel de l’histoire humaine, ils sont appelés à disparaître: l’un dans la désuétude d’une décomposition boueuse, l’autre dans un déluge de feu, dont la relation n’est pas sans analogie avec un bombardement aérien, où affleurent les images d’une réalité historique traumatisante, celle des années quarante. Aussi l’Épilogue précipite-t-il la redistribution des situations et réorganise-t-il le temps en fonction d’une préhistoire, celle du roman (Pradonet retrouve sa femme légitime) mais aussi d’une origine, celle du monde, à travers le retour à une animalité première, mais sage, figurée par le zoo. Dès lors, les dernières phrases du roman, montrant Pierrot riant, indiquent la voie d’une forme de sagesse qui s’accomplit dans le détachement de celui qui a achevé un voyage circulaire à travers les conflits de l’Histoire et en saisit le vide. Mais Pierrot mon ami est tout autant un roman philosophique qu’une parodie de roman policier, c’est-à-dire tout aussi peu. À la fois limpide comme le rire de son héros et opaque comme la chapelle qu’il abrite, le roman de Queneau n’a surtout de cesse d’éprouver, dans l’entrecroisement apparemment inépuisable des thèmes qu’il brasse, l’acuité d’une lecture qui se refuse à chausser une seule paire de lunettes; puisque aussi bien il vaut mieux les enlever, comme il est conseillé à Pierrot, mais aussi au lecteur, dès l’ouverture du roman.
J.-M. RODRIGUES
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994