l’Homme révolté
Homme révolté (l’)
HOMME RÉVOLTÉ (l’). Essai d’Albert Camus (1913-1960), publié à Paris chez Gallimard en 1951.
«Remarque sur la révolte», texte écrit en 1943-1944 et publié dans l’Existence (ouvrage collectif) en 1945, peut être considéré comme un premier fragment de l’Homme révolté: on en retrouve la substance un peu modifiée et le ton durci dans le premier chapitre de l’essai. Celui-ci, présenté par Camus dans une Introduction comme la suite de la réflexion sur le suicide et sur l’absurde engagée dans le Mythe de Sisyphe, se nourrit après la guerre de la découverte des monstruosités du communisme soviétique. Sa publication, à la fin de l’année 1951, vaut à Camus de vives querelles, parfois mesquines, et une brouille définitive avec Jean-Paul Sartre. L’Homme révolté demeurera à ses yeux son «livre le plus important».
Synopsis
I. «L’Homme révolté». Face au sentiment d’étrangeté que nous ressentons devant le monde, la révolte joue le même rôle que le cogito dans l’ordre de la pensée: «Je me révolte, donc nous sommes.»
II. «La Révolte métaphysique». Elle est ce mouvement par lequel l’homme se dresse contre sa condition et la création tout entière. Parmi d’autres exemples: le nihilisme de Nietzsche, dévoyé en système d’asservissement par le marxisme, la révolte poétique (Lautréamont, Rimbaud, les surréalistes).
III. «La Révolte historique». Consacrée à une analyse des diverses formes du terrorisme (individuel ou d’État) où est en particulier démonté l’échec de la prophétie marxiste, cette partie s’achève par la distinction entre «révolté» et «révolutionnaire»: le révolutionnaire doit rester un révolté, faute de quoi il se change en agent de répression au service du système mis en place par la révolution. Camus plaide aussi pour une prise en compte de l’Histoire: s’il est vrai que «notre histoire est notre enfer», la pensée ne saurait se donner la facilité de l’ignorer.
IV. «Révolte et Art». «Aucun artiste ne tolère le réel» (Nietzsche), mais aucun ne peut s’en passer. À travers une analyse du genre romanesque notamment, Camus montre comment l’art prend en compte le réel pour s’en détourner. La révolution tend à éliminer la révolte artistique, mais quand elle y aura tout à fait réussi, elle-même aura vécu.
V. «La Pensée de midi». La liberté absolue nie les valeurs, la valeur absolue nie la liberté. Admettre que le réel n’est pas entièrement rationnel, ni le rationnel tout à fait réel, c’est introduire la «mesure» dans la révolte. Il nous appartient, contre cette mécanique meurtrière et démesurée qu’est devenue la révolution, d’introduire dans l’Histoire une nouvelle lumière, une renaissance qui, par-delà les nihilismes, sera l’âme de ce temps.
Critique
On ne trouvera pas dans l’Homme révolté une théorie, mais la somme d’une expérience et l’itinéraire d’une pensée qui se cherche. L’accumulation des références littéraires et philosophiques en rend la lecture aride et parfois déroutante. S’il prolonge le Mythe de Sisyphe, ce nouvel essai illustre surtout l’énigmatique dernière page de l’Étranger (la révolte donne un sens à la vie), mais ouvre aussi la voie à la Chute, où seront caricaturées sous forme de fable les pires formes du totalitarisme. Car c’est bien le mauvais usage de la révolte qui est en cause; dénonçant l’asservissement auquel elle peut mener, Camus a écrit ici un livre politique, qui demeure d’actualité. Il a suscité de nombreux malentendus. On a reproché à Camus d’avoir, dans la cinquième partie de l’ouvrage, défendu la pensée hellénique contre la philosophie allemande: il répliquera qu’il entendait seulement rendre ses droits à la première. André Breton s’indignera de cette «mesure» dont Camus prétend adoucir la révolte, l’assimilant à on ne sait quelle tiédeur, alors que la recherche de l’équilibre suppose au contraire, pour Camus, une tension tragique. Sartre, enfin, interprétera l’Homme révolté comme une trahison des idéaux révolutionnaires de la gauche; depuis, les pays de l’Est ont eux-mêmes tranché le différend en faveur de Camus.
P.-L. REY
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994