le Roi Pêcheur
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ROI PÊCHEUR (le). Pièce en quatre actes et en prose de Julien Gracq, pseudonyme de Louis Poirier (né en 1910), publiée à Paris chez José Corti en 1948, et créée dans une mise en scène de Marcel Herrand à Paris au théâtre Montparnasse en avril 1949.
Éreinté par la critique, le spectacle fut un échec et l’amertume qu’en conçut Gracq le conduisit à écrire son vigoureux pamphlet contre l’institution littéraire, la Littérature à l’estomac (1950). La pièce n’a que trop rarement été reprise depuis lors (à Bruxelles en 1984, et à Lyon en 1991 dans une mise en scène de Jean-Paul Lucet).
Synopsis
Dans le château de Montsalvage, enfoui au plus profond de la forêt de Brumbâne, le roi Amfortas, gardien du Graal, est atteint d’une blessure qui saigne en permanence: résultat, semble-t-il, d’une transgression à laquelle sa compagne Kundry est mêlée. Tout son entourage, son escorte de chevaliers en particulier, a sombré dans une torpeur que rien ne paraît devoir secouer, à moins que ne vienne un «Très Pur» qui, remplaçant Amfortas dans sa charge accablante et régnant à son tour sur Montsalvage, entraînerait une Rédemption générale. Entre en scène Perceval, jeune chevalier de la Table ronde, claironnant à qui veut l’entendre qu’il s’est mis en quête du Graal et que rien ni personne ne l’empêchera d’atteindre son but. Le roi l’invite à séjourner au château et Kundry, succombant au charme du jeune homme, se persuade vite qu’il est bien Celui que tous attendent. Tous sauf peut-être Amfortas qui ne peut se résoudre à passer la main: il tente d’abord d’écarter Perceval du château puis, n’ayant pu y parvenir à cause de Kundry qui l’a convaincu de rester, il joue la franchise en expliquant au jeune chevalier la lourdeur de la charge qui l’attend et l’implacable responsabilité qu’il devra assumer. La cérémonie de présentation du Graal se déroule sans que se soit opérée la transmission du pouvoir: Perceval est resté silencieux avant de quitter le château.
Critique
À la fin de l’Avant-propos qu’il a écrit pour la publication de la pièce, Gracq déclare que c’est Kundry qui «porte ses couleurs»: l’affirmation n’apparaît pas surprenante, puisque cette femme constitue effectivement le personnage charnière du drame. Elle est à la fois celle qui panse inlassablement la blessure du roi — marque de son indignité — et qui souhaite la destitution de celui-ci avec sa conséquence: le grand renouvellement dont elle tente de se faire la promotrice, même s’il doit la mener à sa perte. Pour l’écrivain, l’identification est aisée avec qui, se sachant atteint et sans doute en partie responsable de la flétrissure qui frappe la communauté («Montsalvage dit oui à sa déchéance, Montsalvage se couche dans la désertion, Montsalvage dort soûlé de son abjection comme dans le jardin des Olives»), conserve néanmoins la ressource et le courage d’agir en faveur d’un sursaut qui rendra une vigueur nouvelle aux forces de vie.
C’est en fait une part essentielle de la thématique qui anime l’ensemble de son œuvre que Gracq porte ici (dans une tentative qui restera unique) à la scène au travers du grand mythe médiéval. Comme dans le Rivage des Syrtes, une collectivité vit figée dans une période d’attente exténuée qui suscite quelques figures majeures: la médiatrice, le héros que son destin dépasse, et le père (Amfortas) dont la faiblesse est à la mesure de sa lucidité bienveillante: «Ce sont des hommes. Le Graal n’est pas fait pour la terre, Kundry… Le Graal est lumière, et une lumière trop vive les effraie. Ils ont besoin d’un peu de clair-obscur. À leur soleil, il faut des taches. Je suis la tache dont ils ont besoin.» Ce théâtre où les répliques sont parfois ciselées comme des aphorismes (où les mots ont peut-être la part trop belle, comme on a pu le reprocher à Gracq), n’en est pas moins porteur de toute la tension que l’écrivain a su faire sourdre de certains de ses grands textes romanesques.
G. COGEZ
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994