Messaline

Alfred Jarry

1901

Messaline

 

MESSALINE. Roman de l’ancienne Rome. Ouvrage d’Alfred Jarry (1873-1907), publié par fragments successifs à Paris dans la Revue blanche du 1er juillet au 15 septembre 1900, et en volume aux Éditions de la Revue blanche en 1901.

Après les Jours et les Nuits en 1897, Jarry écrivit deux «romans» qu’il ne parvint pas à publier régulièrement, Gestes et Opinions du docteur Faustroll, pataphysicien et l’Amour absolu, qui représentent une forme d’enfermement dans l’hermétique. Si le style ne change pas radicalement avec Messaline, le sujet témoigne sans doute davantage du désir d’être lu: roman antique, héroïne scandaleuse.

Synopsis
Messaline, épouse de l’empereur Claude, passe ses nuits à se prostituer dans les bas-fonds de Rome, à la «Maison du Bonheur» de Suburre. Tandis que l’empereur, à demi-imbécile, écrit ses Mémoires, Messaline est, malgré ses débauches, perpétuellement insatisfaite; les hommes ne suffisent pas, si nombreux soient-ils. C’est au dieu Phalès lui-même qu’elle aspire. Elle soupçonne que le mystérieux Valérius l’Asiatique possède ce dieu dans ses jardins. Elle le fait arrêter et condamner par l’empereur. À la recherche de Phalès dans les jardins nocturnes, peuplés de visions fabuleuses, elle découvre le mime acrobate Mnester, en qui elle croit reconnaître la présence réelle de Phalès. Mais en amour il est «un tout petit enfant». Messaline se tourne alors vers «le plus beau des Romains», Silius: amours heureuses, mais saisies de démesure. Silius se prend véritablement pour l’époux de l’impératrice, César en personne. Ses proches contraignent l’empereur hébété à ordonner la mort des coupables. Dans le monstre d’acier, le glaive qui l’éventre, Messaline extasiée reconnaît enfin Phalès. Claude se prépare à prendre sa quatrième femme: Agrippine.

 

Critique

La publication en feuilleton de Messaline commença exactement au moment où le même éditeur publiait le Quo Vadis? de Sienkiewicz, énorme succès qui renouvela la mode déjà vive du roman antique. Malgré son sujet, le livre de Jarry possède peu de chose en commun avec celui de l’écrivain polonais.
Il s’agit d’abord d’une réflexion sur le désir sexuel, toujours renaissant et jamais apaisé: devant la violence de cette attente du dieu Phalès (dont l’image obsède le texte), Messaline est toujours vierge, explique Jarry (jouant, a-t-on remarqué, de l’existence d’une autre Messaline, vierge et martyre). Cette poursuite d’un assouvissement ne peut s’accomplir que dans la mort, conclut Messaline: dans le Surmâle, roman complémentaire de celui-ci, la possibilité d’aller au terme vertigineux du désir sera poussée plus loin, sans l’identification du désir et de la mort. Car tel est le sujet de Messaline; le décor et les «mœurs antiques» n’ont ici rien de pittoresque: leur fonction est de proposer une méditation sur l’amour. Jarry construit son livre comme un prodigieux montage des historiens antiques Suétone, Tacite et Dion Cassius. L’art virtuose de la citation, de la traduction et du détournement du texte cité sont un des plaisirs de cette Messaline, pour peu qu’on la lise dans une édition annotée (ou que l’on soit familier de la littérature romaine). Cet art inventif et maniériste dispense ainsi une jubilation qui tempère la noirceur et le tragique de l’image donnée d’un désir humain qui, Jarry le démontre, nous voue au néant.

 

P. BESNIER

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994