Au château d’Argol
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Au château d’Argol
AU CHÂTEAU D’ARGOL. Récit de Julien Gracq, pseudonyme de Louis Poirier (né en 1910), publié à Paris chez José Corti en 1938 après avoir été refusé par Gallimard.
Synopsis
Albert, jeune homme de riche et noble famille, aussi séduisant de corps que d’esprit, achète sur les conseils d’un ami un manoir en Bretagne. Cet immense château est entouré d’une nature sauvage propre à susciter un puissant sentiment de mystère: isolement du lieu situé à proximité de la mer et épaisse forêt environnante. L’intérieur de la demeure (vastes salles bizarrement agencées et ornées, couloirs labyrinthiques) accélère en Albert l’éclosion de funèbres pressentiments. Son ami Herminien, qui apparaît un peu comme son double intellectuel, vient s’installer au château accompagné de Heide, jeune femme d’une hiératique beauté. Le soir même de son arrivée, celle-ci éprouve pour Albert un amour violent, catalysé par l’intensité de l’émulation entre les deux jeunes hommes. Mais cette complicité qui existait entre eux jusqu’alors se transforme très vite en une rivalité mortelle, d’autant plus puissante qu’elle reste implicite. Ces trois personnes se trouvent dès lors entraînées par la logique implacable d’une fatalité comme inscrite depuis toujours dans le paysage même: Heide, violée par Herminien dans la forêt, se suicidera un peu plus tard et Albert, en proie au déchaînement passionnel, se fera le meurtrier de son ami.
Critique
Ce livre «m’est devenu aujourd’hui un peu étranger, surtout à cause de l’écriture, mais je ne le renie pas»: c’est en ces termes ambivalents que s’exprimait J. Gracq en 1981 à propos de son premier récit. Certes, les effets y sont parfois un peu appuyés et les influences littéraires (essentiellement, comme l’a d’ailleurs signalé Gracq lui-même, celles de Béatrix de Balzac et d’E. Poe) encore un peu trop lisibles, insuffisamment érodées par l’écriture. D’autre part, nombre d’images (qu’elles concernent par exemple le personnage d’Heide ou le caractère «emblématique» des objets) peuvent par leur onirisme être considérées comme assez proches de l’inspiration surréaliste (on sait l’admiration que Gracq vouait à Breton).
Mais on comprend aussi que ce récit, malgré ses défauts, d’ailleurs très relatifs (et qui ne peuvent être considérés comme tels qu’au regard des œuvres ultérieures), n’ait pas été renié par son auteur: y figurent déjà les thèmes essentiels qui seront travaillés et développés dans la plupart des ouvrages suivants. En particulier les nombreux éléments de cette «couche nocturne» de l’homme et les multiples voies qu’elle emprunte pour se manifester: Gracq met au jour les résultats de ce combat par lequel «dans chaque être l’instinct de sa propre destruction, de sa propre et dévastante consomption, “lutte” et sans doute à armes inégales, avec le souci de sa personnelle sauvegarde». Cette part ténébreuse de l’être est illustrée de façon frappante dans l’épisode du «bain» où les trois personnages ne doivent qu’à un ultime sursaut le fait de ne pas se noyer ensemble, chacun d’eux étant emporté par le désir de répondre au défi mortel qu’il croit percevoir chez les deux autres. Gracq, par la suite, parviendra sans doute mieux que dans ce premier récit (que l’écrivain appelle «un livre d’adolescent» et où le côté funeste pèse d’un poids encore trop écrasant) à trouver l’équilibre avec des forces de vie plus patentes, grâce en particulier à une écriture où les effets esthétiques seront de mieux en mieux contrôlés. Mais cet ouvrage présente cependant l’immense intérêt de dévoiler au lecteur la nature du terrain sur lequel l’écrivain développera son œuvre à venir.
G. COGEZ
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994