Huis clos
Huis clos
HUIS CLOS. Pièce en un acte et en prose de Jean-Paul Sartre (1905-1980), publiée sous le titre «les Autres» à Lyon dans l’Arbalète n° 8, avril 1944, et en volume sous son titre définitif à Paris chez Gallimard en 1945, et créée à Paris au théâtre du Vieux-Colombier le 27 mai 1944.
Sartre vient de publier l’Être et le Néant (1943), de faire représenter les Mouches (1943) et il continue la rédaction des Chemins de la liberté, lorsqu’il compose en deux semaines Huis clos. La forme en fut suggérée par des amis et, d’après Simone de Beauvoir, «l’idée de construire un drame très bref, avec un seul décor et seulement deux ou trois personnages tenta Sartre». Il pensa d’abord enfermer son trio dans une cave pendant un bombardement, puis décida «de boucler ses héros en enfer pour l’éternité».
Synopsis
Garcin, un homme de lettres, Inès, une employée des postes, Estelle, une mondaine, sont successivement introduits dans le salon second Empire d’une sorte d’hôtel. En fait, hors de tous repères, sous une lumière électrique continue, morts tous trois, ils sont en enfer. Pourquoi ont-ils été réunis? Les circonstances de leur mort sont différentes, aucun d’eux n’a la même origine sociale, ils ne se sont jamais rencontrés auparavant. Inès assure qu’il n’y a aucune erreur, aucun hasard: tous trois, tous les trois ont dû commettre une faute. Elle comprend que le bourreau, «c’est chacun de nous pour les deux autres». Garcin propose alors une échappatoire: le silence. Mais Estelle ne peut s’empêcher de parler ni Inès, qui est homosexuelle, de tenter de la séduire, en vain: Estelle se tourne sans cesse vers Garcin qui, lui, voudrait tout oublier. Enfantillage, selon Inès; car on a beau se taire, on ne peut s’empêcher d’exister. Devant l’échec du couple Inès-Estelle, la confrontation est relancée. Chacun se trouve en fait criminel: Inès a tué son amie, Estelle son fils illégitime, Garcin s’est conduit en lâche. Garcin propose une mutuelle pitié, qu’Inès refuse. Estelle accepte: elle trouvera dans les bras de Garcin la consolation, tandis qu’elle s’efforcera de lui faire oublier sa lâcheté. Mais la lucidité sarcastique d’Inès compromet le couple Estelle-Garcin. La porte s’ouvre lorsque Garcin en appelle à l’engloutissement dans les souffrances physiques; il recule. Inès lui rappelle qu’un homme n’est que la somme de ses actes et que la lâcheté est le total de sa vie. Estelle a beau s’offrir de nouveau à Garcin, le regard dénonciateur de l’autre est toujours là. Indéfiniment liés, indéfiniment victime et bourreau, ils constatent que «l’enfer, c’est les autres».
Critique
Contrairement aux Mouches, pièce de la résistance intellectuelle engagée dans l’historicité, Huis clos appartient à l’autre face du Sartre bifrons des années 1940. Son intemporalité est celle du langage philosophique, car la pièce est inséparable de l’Être et le Néant, texte à l’égard duquel elle semble avoir la même fonction de parabole et d’épure que le mythe dans les dialogues socratiques. Parallèlement, l’absence d’intrigue et d’issue, la temporalité ramenée à un temps arrêté, les objets détournés de leur fonction rapprochent la dramaturgie de Huis clos de ce que sera l’«antithéâtre». En fait, il s’agit pour Sartre de donner corps — un corps passé de l’autre côté de la mort, éternisé et encore gonflé de désirs — à cette réflexion amorcée en 1939 dans l’Esquisse d’une théorie des émotions et amplifiée dans la troisième partie de l’Être et le Néant (chap. 2) sur «les Relations concrètes à autrui». Très schématiquement, l’analyse de Sartre se ramène à l’idée qu’en présence d’un autre (le pour-autrui) je suis jugé, pensé, possédé par lui; je vis le danger permanent d’être réduit à l’état de chose sous son regard. Inversement, tout en étant jugé, pensé, possédé, je juge, je pense, je possède l’autre. Je ne peux donc sortir de cette condition de l’existence: être simultanément sujet et objet, obligé par l’autre de me voir par sa pensée en l’obligeant de se voir à travers la mienne. Comme le dit Inès: «Je ne suis rien que le regard qui te voit, que cette pensée incolore qui te pense.» Cercle infernal d’une réciprocité conflictuelle, que commente la célèbre réplique de Garcin: «L’enfer, c’est les autres.» C’est donc bien là le thème central de la pièce, dramatisé par la figure du trio (un détour même rapide par la biographie de Sartre rappellera combien cette figure a marqué, souvent douloureusement, les relations Sartre-Beauvoir) qui est le véritable ressort scénique d’une action comprise comme l’ensemble des permutations possibles à partir de la constatation d’Inès: chacun des trois est à la fois le bourreau et la victime des deux autres. Puisque, selon le postulat de l’Être et le Néant, «le conflit est le sens général de l’être pour-autrui», la pièce se proposera comme une mise à nu des modalités de ce postulat, soit tour à tour le désir (Inès désire Estelle, Estelle désire Garcin, Garcin tente d’aimer Estelle), l’indifférence (Garcin propose que chacun s’isole) et la haine (Estelle tente de «tuer» Inès, Inès hait les hommes, Garcin hait la lucidité d’Inès). Mais aucune de ces trois modalités ne permet de sortir de l’enfer de la présence de l’autre. Et moins encore la mauvaise foi, ou la «bonne conscience», dont fait preuve chacun des personnages à la fois pour s’aveugler et aveugler les deux autres, et que ceux-ci se chargent de débusquer; le passage du «vous» de la rencontre au «tu» des dialogues les plus âpres étant significatif à cet égard.
Nul n’entre dans Huis clos s’il n’est géomètre. On y voit trois figures: un rectangle, celui du salon dont on ne sort pas; un triangle, Garcin, Estelle, Inès, trio réuni pour l’éternité sans espoir de se renouveler; un cercle, celui des relations à autrui qui reviennent inéluctablement à un point de départ à jamais inépuisé, comme le souligne la dernière réplique de la pièce: «Continuons.» Aucune figure ouverte donc, mais au contraire une géométrie de l’étouffement, ou plutôt de la séquestration, thème omniprésent dans l’œuvre de Sartre (qu’on songe au Mur ou, plus tard, aux Séquestrés d’Altona) mais en quelque sorte concentré dans Huis clos. En ce sens la pièce anticipe l’analyse que proposera Sartre du «théâtre de situations» dans Situations II, par opposition au théâtre de caractères: «Plus de caractères: les héros sont des libertés prises au piège, comme nous tous. Quelles sont les issues? […] Une issue, ça s’invente. Et chacun, en inventant sa propre issue, s’invente soi-même.» C’est pourquoi le fameux «l’enfer, c’est les autres» n’est pas à considérer dans l’optique d’une morale du désespoir, à quoi on ramène trop souvent l’existentialisme, mais au contraire comme un appel à notre liberté, de sortir de l’enfer comme d’y rester.
J.-M. RODRIGUES
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994