la Condition humaine
Condition humaine (la)
CONDITION HUMAINE (la). Roman d’André Malraux (1901-1976), publié à Paris en extraits dans la Nouvelle Revue française et dans Marianne, et en volume chez Gallimard en 1933. Prix Goncourt.
La Condition humaine clôt le cycle des romans que Malraux a situés en Extrême-Orient (voir les Conquérants et la Voie royale). Son expédition dans la brousse indochinoise à la recherche de fragments archéologiques (1923) s’était terminée par des poursuites judiciaires qui le contraignirent à faire plusieurs séjours à Saigon (1923-1925). Militant dans les milieux anticolonialistes, cofondateur du mouvement Jeune-Annam, il se rendit également à Hongkong. L’effervescence régnait alors dans cette région du monde. En Chine, aux généraux nordistes (les «gouvernementaux» dans la Condition humaine) soutenus par les Occidentaux des concessions internationales, s’opposait l’armée nationaliste du Kouo-min-tang, dominée bientôt par le général Chang Kaï-chek avec lequel le Komintern, représenté par une délégation à Han-k’eou, avait noué une fragile alliance, provisoire et tactique.
Synopsis
Le roman se compose de deux séquences relativement courtes, nourries d’événements — préparatifs et triomphe d’une insurrection communiste à Chang-hai (Ire et IIe parties); répression du mouvement et exécution des insurgés (IVe, Ve et VIe parties) — séparées par le récit plus lent d’une mission à Han-k’eou auprès de la délégation de l’Internationale communiste (Komintern) dont dépend le sort des insurgés (IIIe partie). Un finale transporte le lecteur à Paris et au Japon, d’où la révolte de Chang-hai ne fait plus figure que d’événement mineur.
Première partie (21 mars). En poignardant un trafiquant d’armes, Tchen parvient à subtiliser l’ordre de livraison qui permettra à Kyo et à Katow de récupérer la cargaison d’un bateau ancré dans le port. Pour conclure l’opération, les deux révolutionnaires s’assurent la complicité d’un aventurier besogneux, le baron de Clappique. Armes et munitions sont ensuite distribuées aux sections postées à travers la ville. En marge de l’action principale, deux dialogues: l’un entre Kyo et sa compagne May; l’autre, entre Gisors (le père de Kyo) et Tchen qui lui confie sa solitude de «tueur».
Deuxième partie (22 mars). Grève générale puis explosion du soulèvement communiste. Ferral, le président de la chambre de commerce française, représentant local des intérêts capitalistes, suppute avec les autorités locales chinoises les chances de succès de l’opération, que les relations ambiguës entre Chang Kaï-chek et Moscou rendent incertaines. Cependant, dans un grand élan d’héroïsme fraternel, l’insurrection triomphe dans presque toute la ville. Inquiet, Ferral envisage de se concilier Chang en le soudoyant, puis va rejoindre sa maîtresse Valérie. De leur côté, les insurgés s’alarment de l’attitude attentiste du Kouo-min-tang. Un envoyé de Chang les prie de lui remettre leurs armes.
Troisième partie (29 mars). Kyo décide de se rendre à Han-k’eou, où siège la délégation de l’Internationale communiste dirigée par Borodine. Ses interlocuteurs, Vologuine et Possoz, lui apprennent que la tactique de Moscou est de s’effacer momentanément derrière le Kouo-min-tang. Venu de son côté à Han-k’eou, Tchen y rencontre Kyo: il ne voit plus d’issue que dans le meurtre de Chang, dont il est prêt à se charger. Retour séparé des deux hommes à Chang-hai.
Quatrième partie (11 avril). La répression s’organise à Chang-hai. Compromis dans l’affaire de la cargaison d’armes, Clappique est prévenu par la police qu’il doit quitter la ville. Il se rend chez Kyo, malencontreusement absent, et lui fixe par l’intermédiaire de Gisors un rendez-vous dans un bar où, moyennant finances, il le renseignera. Cependant Tchen, avec deux conjurés, monte sans succès un premier attentat contre Chang, cherche refuge auprès du camarade Hemmelrich et décide, à l’avenir, d’agir seul. De son côté, désabusé sur le compte de Chang, Kyo propage l’ordre d’enterrer les armes. En revanche, Ferral dont les intérêts coïncident avec la politique néobourgeoise de Chang, apprenant que celui-ci s’apprête à écraser l’insurrection, se rend, satisfait, à un rendez-vous avec Valérie; les relations entre les deux amants tournent mal. Tchen laisse la vie dans un nouvel attentat contre la voiture de Chang.
Cinquième partie (sans date). Clappique s’attarde dans une maison de jeu au lieu de se rendre au bar où l’attendent Kyo et May. Arrêté à la sortie, Kyo est jeté en prison. Apprenant le nouvel attentat contre Chang, Hemmelrich se rend à la permanence communiste pour s’enquérir de Tchen; à son retour chez lui, il trouve sa femme et son enfant massacrés. Il participe alors avec Katow à un ultime combat contre les troupes de Chang et parvient in extremis à s’enfuir. Gisors prie Clappique d’intervenir en faveur de son fils auprès du policier König, ce qui ne fait que détériorer la situation du jeune homme.
Sixième partie (sans date). Clappique parvient sous un déguisement à s’embarquer sur un bateau en partance tandis que König offre à Kyo la vie sauve contre sa collaboration. Refus de Kyo qui rejoint alors sous un préau ses camarades condamnés à être brûlés vifs dans la chaudière d’une locomotive dont on entend le sifflement à proximité. Kyo évite le supplice en se suicidant avec une pastille de cyanure qu’il tenait cachée. En revanche, Katow partage la sienne entre deux jeunes Chinois étendus à ses côtés, et marche au supplice.
Septième partie (Paris, juillet, et Kobé). À Paris, Ferral expose au ministère les mobiles économiques et nationaux de son action à Chang-hai, sans pour autant sauver le consortium dont il avait la charge. À Kobé, au Japon, chez le peintre Kama, décidée à poursuivre le combat sous la bannière communiste, May rend visite à Gisors qui cherche la paix dans l’art et la méditation.
Critique
La Condition humaine romance l’insurrection communiste dont l’objectif était d’ouvrir les portes de Chang-hai à Chang Kaï-chek. Mais aussitôt la ville conquise, le chef du Kouo-min-tang se retourna contre les insurgés, faisant exécuter leurs chefs sous l’œil complaisant des Occidentaux (1927). Le roman de Malraux s’insère donc dans l’Histoire. Cependant, pas plus que les Conquérants, lus à tort par Trotski comme un document sur la grève de Canton, ce texte-ci n’est orienté vers le reportage: à lui seul, le titre l’annonce. En réalité, la Condition humaine se situe dans le champ de la création esthétique, répondant à l’idée que Malraux se fait du roman moderne. «Forme privilégiée» capable d’accueillir le «tragique de l’homme» (Gaétan Picon), le roman est en définitive l’équivalent d’une tragédie antique avec un environnement et une écriture de notre temps. Le fatum se présente ici sous la figure de la Révolution, au sein de laquelle une douzaine de personnages exemplaires forgent leur destin en fonction des valeurs qu’ils symbolisent. Incarnant la liberté et la fraternité, les insurgés lancent au destin, après leur défaite, un défi qui transcende la politique vers la métaphysique et la morale: «Mourir le plus haut possible», dit Tchen; et d’une mort qu’on aura choisie: le suicide pour Kyo («Mourir est passivité mais se tuer est acte»), le supplice lucidement accepté pour Katow afin d’épargner la torture du feu à deux jeunes militants. Contre ces héros positifs se dresse un faisceau de forces disparates rassemblées par la conjoncture: en effet les stratégies opposées du capitalisme occidental (dont Ferral incarne la volonté de puissance) et du communisme soviétique (Vologuine, Possoz, fanatiquement soumis au Comité central) se rencontrent pour favoriser ou laisser se perpétrer le massacre des insurgés par le Kouo-min-tang et la police gouvernementale (Martial, König). Mais dans un espace intermédiaire, impliqués à leur corps défendant, deux autres héros symbolisent la relation au monde des hommes dont une cause ne structure pas la volonté. L’un s’abandonne aux hasards d’un monde indifférent aux finalités humaines: c’est le baron de Clappique, aventurier mythomane qui rêve sa vie au lieu de chercher à la maîtriser; l’autre, Gisors (le père de Kyo), partant des mêmes prémisses, demande à l’opium et à la contemplation un remède à l’angoisse liée au sentiment de la précarité humaine.
Mais la psychologie des héros n’est jamais univoque: les références symboliques se marient avec des conduites contradictoires en un jeu ambigu qui fortifie la crédibilité des personnages. Ainsi, défenseur de la liberté, y compris celle des sexes, Kyo n’en est pas moins jaloux lorsque sa compagne May le trompe avec un autre. Même contraste chez Ferral dont la brutalité n’exclut ni le dépit amoureux ni la crainte de l’opinion. Bref, sous le masque moral ou social, le lecteur devine le «mystère poignant de l’être», les faiblesses de ce «monstre incomparable, préférable à tout, que tout être est pour soi-même» (Ire partie). Le moi profond explose notamment dans le monologue intérieur — un procédé largement utilisé dans la Condition humaine — où fusionnent le discours du narrateur et celui du personnage (l’assassinat du marchand d’armes par Tchen, Ire partie). L’un et l’autre avancent du même pas, découvrant ensemble l’espace où se joue le drame (la chambre du marchand d’armes, Ire partie; le préau, VIe partie), et, par les voies mêlées de la sensation, de la kinesthésie et de la conscience, dévoilant au lecteur l’affectivité du héros: «Tchen frissonna: un insecte courait sur sa peau. Non; c’était le sang de son bras qui coulait goutte à goutte. Et toujours cette sensation de mal de mer» (Ire partie). Renforçant l’illusion réaliste, un ensemble de procédés fabrique également une personnalité physique au héros: l’accent chantant de Tchen est rendu graphiquement sensible par l’addition de «g» à la fin des mots d’une syllabe; les tics de langage s’associent chez Clappique à l’emphase du discours tandis que le narrateur souligne par la caricature le tracé d’une silhouette, l’allure générale d’un personnage: Katow ressemble à un «Pierrot russe» (Ire partie), et Gisors, à «un très vieux Chinois a tête de mandarin de la Compagnie des Indes» (Ire partie). Quant aux figures historiques introduites dans la fiction, l’énoncé de leur patronyme, supposé connu du lecteur, suffit à les identifier sans autre indication (Chang Kaï-chek, Borodine).
Le récit se déploie suivant un tempo dont différents styles modulent les variations. Le langage de l’action est bref, précipité, voire télégraphique. Parmi les nombreux dialogues qui jalonnent le texte, les uns sont de type socratique: les idées émergent lentement, semblant naître à mesure que jaillit la parole (le dialogue entre Gisors et Tchen, Ire partie). En revanche, lorsque s’affrontent positions politiques ou tactiques, l’écriture fluide est d’une transparente intelligibilité (Kyo à Han-k’eou, IIIe partie). La cadence des monologues intérieurs est également changeante: la tension active de la conscience retombe parfois, laissant fuser l’imagination visuelle, voire cosmique du personnage ( Tchen découvrant la ville endormie et le ciel nocturne, Ire partie), qu’orchestre lyriquement le narrateur. Mais à celui-ci, omniprésent et anonyme, appartient en propre, outre ces «signes au lecteur» destinés à clarifier l’imbroglio politique, une écriture caractérisée par l’attention fixée sur la gestuelle des personnages que captent avec précision de brèves métaphores (poignarder «à longueur de bras d’un mouvement courbe comme celui du swing», Ire partie).
Autant s’impose fortement la présence des personnages, autant restent dans le flou le pittoresque et l’exotisme du décor: certes, des images visuelles, olfactives ou sonores ponctuent le récit, signalant que l’intrigue se déroule dans le grand port chinois. Mais elles rappellent surtout au lecteur la misère et l’humiliation d’une foule de petites gens pris dans les remous d’un conflit qui les dépasse. Parfois une échappée vers un ciel balayé de nuages ou constellé vient apporter l’apaisement, mais sans jamais cesser de souligner la précarité de la «minuscule» agitation humaine. En définitive, comme dans une tragédie, l’attention du lecteur est confisquée au profit des protagonistes et tendue vers le dénouement de la crise: apothéose pour les uns dans une mort qui signe leur vie; fuite pour les autres ou retour au monde du «non-sens» (VIIe partie) régi par des forces économiques qui dominent les hommes au lieu de les servir.
Cependant, l’épilogue japonais (VIIe partie) transmet un message de foi en l’action, que l’auteur confie à May. L’«effort des hommes» — le travail révolutionnaire des insurgés de Chang-hai —, loin d’être perdu, pénètre l’Histoire d’un germe d’espérance, comme si se formait entre les générations une chaîne de fraternité. Cette périodicité de la révolte contre une humiliation métaphysique, métaphorisée dans ce roman en frustration sociologique et nationale, fonde en dignité, pour le Malraux de 1933 — et bientôt pour l’auteur de l’Espoir — notre condition humaine.
M.-A. DE BEAUMARCHAIS
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994