Journal de voyage en Italie

Montaigne

1774

Journal de voyage en Italie

 

JOURNAL DE VOYAGE EN ITALIE. Récit autobiographique de Michel Eyquem, seigneur de Montaigne (1533-1592), dont le titre complet est: Journal du Voyage de Michel de Montaigne en Italie, par la Suisse et l’Allemagne, en 1580 et 1581; avec des notes de M. de Querlon, publié à Paris chez Le Jay en 1774.

Le 22 juin 1580, après une retraite volontaire d’environ dix années, Montaigne avait confié à sa femme l’administration de ses biens, pour entreprendre un voyage qui devait durer presque deux ans: il s’éloignait ainsi de cette tour soustraite «à la communauté conjugale et filiale et civile», où il venait de rédiger les deux premiers livres des Essais. Plusieurs raisons justifiaient ce départ: atteint de la «maladie pierreuse» — de crises de coliques néphrétiques — depuis 1576 ou 1577, Montaigne attendait beaucoup des cures thermales dans les stations réputées de France et d’Italie; il est vraisemblable, également, qu’après la première édition des Essais l’auteur ait éprouvé la nécessité d’un ressourcement, et cherché, dans le spectacle des «autres vies, fantaisies et usances», une diversion stimulatrice.

 

Synopsis

Après avoir quitté son château, Montaigne se rend à Paris, et se présente au roi à qui il avait fait remettre un exemplaire des Essais récemment imprimés. Il séjourne en septembre à Plombières, puis à Mulhouse et à Bâle. Le mois suivant, il visite Constance, Lindau, Augsbourg, Munich, et parvient en Italie au mois de novembre. Le 25 décembre, il assiste à la messe pontificale en l’église Saint-Pierre, et obtient une audience du pape quelques jours plus tard. En janvier et février 1581, durant son séjour romain, Montaigne assiste à des exécutions publiques, à des circoncisions de juifs, à des cérémonies d’exorcisme et au carnaval. Après avoir reçu le titre de «citoyen romain», il quitte la ville et s’arrête successivement à Castel-Novo, Ancône, Urbino, Florence et Lucques. Il fait un second séjour à Rome du 1er au 15 octobre, puis visite Pavie et Sienne. Arrivant à Lyon le 7 novembre, il y achète des chevaux et rentre au château de Montaigne le 30: «Par einsi avoit duré mon voyage 17 mois 8 jours.»

 

Critique

Rédigé à la fois par Montaigne et par son secrétaire, le Journal de voyage constitue en quelque sorte le pendant documentaire des Essais: son objectivité sèche et sa rédaction manifestement hâtive lui donnent la valeur d’une série de croquis pris sur le vif. Si l’itinéraire du voyageur n’obéit pas à un plan déterminé («Ay-je laissé quelque chose à voir derrière moy? J’y retourne; c’est toujours mon chemin»), jamais il ne renonce à l’observation des singularités les plus concrètes: «J’y considerai toutes choses fort particulièrement.» Si décousu qu’il puisse paraître, le Voyage ne se dote pas moins d’une règle intellectuelle, qui consiste à n’opposer au foisonnement du monde aucun principe de sélection ou de classement. Toute chose vue est digne d’entrer dans le carnet de notes: aussi Montaigne consigne-t-il sans distinction les particularités gastronomiques, les systèmes d’alimentation en eau, les discussions entre zwingliens, calvinistes et luthériens, ou l’effet des bains sur ses propres fonctions rénales. Qu’il remarque avec humour que «c’est une sotte coustume de noter ce qu’on pisse» ne l’empêche pas d’enregistrer dans le moindre détail chacune de ses vicissitudes physiologiques.

Corollaire de cette ouverture au réel multiforme, une tendance permanente à la désacralisation parcourt le Journal. Richesses artistiques et pompe des institutions religieuses sont soumises à un regard dont l’accommodation particulière ne reconnaît ni transcendance ni majesté: à Florence, Montaigne note la qualité du marbre de la cathédrale et mesure les dimensions de la coupole; à Rome, il visite le Vatican comme une curiosité locale, et, pendant l’audience que lui accorde Grégoire XIII, remarque surtout les traits physiques et le dialecte bolognais du Saint-Père. Le double séjour romain contient d’ailleurs les notations les plus significatives à cet égard: les rêveries et nostalgies humanistes sur les ruines de la Ville éternelle n’intéressent pas Montaigne, qui qualifie de «science abstraite et contemplative» toute connaissance de la Rome antique; loin des spéculations qui animaient un Du Bellay dans les Antiquités de Rome, il n’accorde d’importance qu’à la ville actuelle, au chatoiement des fêtes populaires, cérémonies religieuses et cavalcades publiques.

Le Journal recueille ainsi une masse de faits non hiérarchisés qui feront l’objet d’une exploitation et d’une élaboration dans la seconde édition des Essais. Mais surtout, il confère au voyage la dignité d’un art et d’une méthode: voyager n’est plus, comme chez Sénèque ou dans la littérature chrétienne, le refuge facile de l’animus instabilis, mais l’occasion d’une identification à soi où s’effacent les inhibitions de la personnalité. Confronté à la «diversité des façons» et à la nécessité «d’acquérir des connoissances estrangieres», le voyageur n’en éprouve que mieux l’éternelle labilité de sa propre conscience: il apprend à ne subsumer aucune richesse, intérieure ou extérieure, sous des concepts dogmatiques. Le voyage est donc à la fois prolongement, métaphore et aiguillon d’un «moi» indéfiniment offert à l’exploration.

 

P. MARI

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994