Fureur et mystère

René Char

1948

Fureur et Mystère

 

FUREUR ET MYSTÈRE. Recueil poétique de René Char (1907-1988), publié à Paris, chez Gallimard, en 1948. Il réunit Seuls demeurent (Gallimard, 1945), Feuillets d’Hypnos (Gallimard, 1946) aux poèmes du Visage nuptial (Beresniak, 1938), des Loyaux Adversaires, du Poème pulvérisé (Fontaine, 1947), de la Fontaine narrative, et aux aphorismes de «Partage formel» (achevé en 1942). Certains de ces textes avaient paru dans des revues, notamment Cahiers d’art (1939, 1944, 1945, 1947), l’Éternelle Revue créée par Éluard dans la clandestinité (décembre 1944), Fontaine.

Synopsis

Le recueil comprend cinq sous-recueils. Seuls demeurent s’ouvre sur «l’avant-monde», articulé autour du “Loriot”, qui porte en épigraphe la date du 3 septembre 1939. L’Histoire arrache le poète à la quête du mystère, à la femme, messagère de l’inconnu, et au monde qu’il aime, puis le voue à la fureur. Le poète se résout, progressivement, à s’effacer pour céder la place à l’homme d’action. Le poème “la Liberté” clôt significativement ce premier ensemble. «Le Visage nuptial» devenu la deuxième partie de Seuls demeurent, célèbre les noces du poète et de la femme aimée. L’étreinte violente est glorieuse et libératrice, mais rend vulnérable le poète qui expose trop sa vérité. «Partage formel» clôt ce premier sous-recueil: le poème, le poète et la poésie y sont définis en une suite d’aphorismes, qui font de la poésie la recherche exigeante du mystère, et du poème, l’éphémère conquête d’un sujet écrivant qui doit consentir les sacrifices extrêmes, en demeurant vigilant face à l’Histoire et aux autres.

Feuillets d’Hypnos, dédiés à Albert Camus, livrent au lecteur les carnets tenus par René Char. Leur composition fut cependant modifiée en vue de la publication. À travers le récit événementiel, parcellisé, où se dessine la figure exigeante du capitaine Alexandre, nom de guerre de l’écrivain, se définit un humanisme teinté de pessimisme et se cristallise la tension entre les loyaux adversaires, le poète et l’homme d’action.

Avec les Loyaux Adversaires, les paysages de Provence côtoient les forêts alsaciennes où Char fut mobilisé en 1939-1940. Un visage qui s’efface, le chant ou le vol d’un oiseau, la pénombre d’une forêt, les souvenirs sont autant de réserves qu’il faut préserver pour l’avenir, contre les agressions.

Car le poème n’est pas rémanence. Il passe en trombe, jaillit et explose comme le météore ou le feu du canon, manifestant, dans l’instant, le mystère. Dans l’extrême tension qui habite le poète naît le Poème pulvérisé, trace d’une expérience indicible que l’écriture poursuit pour finalement s’effacer dans le blanc de la page: “Affres, détonation, silence”.

Enfin, les poèmes de la Fontaine narrative, écrits après la guerre, expriment l’urgence du départ et de la rupture continuelle, nécessaire à l’exercice de la poésie: rupture avec la femme aimée, ou de Rimbaud avec sa vie passée, écoulement incessant de la Sorgue, de la Fontaine de Vaucluse. Le refus, non plus dicté par l’Histoire, mais lisible dans le paysage et les ascendants (voir Recherche de la base et du sommet, 1955) préserve l’accès au mystère, émouvant et destructeur.

 

Critique

Fureur et Mystère comprend des poèmes écrits de 1938 à 1947. La production s’étale sur dix années, au fil d’une période historique éprouvante à tous égards. Incontestablement, l’Histoire marque René Char. «L’Avant-monde» dit la marche difficile du poète vers la décision d’entrer dans la clandestinité (mai 1942). La douleur et la colère ressenties face à «tout cela», que restituent une expression haletante et un lexique fortement connoté (calvaire, cyclone, bouge, faillite…), évocateur de destruction et de dégénérescence morale, traduisent le désir d’un homme de prendre le parti de la «vie humiliée». En retour, le recueil est travaillé par une tension qui ne se résorbe jamais complètement, et oppose action et poésie. L’écrivain sut, dans la réalité, s’effacer, puisque Char, de 1942 à décembre 1944, ne publia plus un seul texte. Mais, dans l’œuvre même, un conflit persiste: si le capitaine Alexandre dispose de peu de temps pour «s’absenter», dont pour écrire, il écrit cependant. Nombre des poèmes et aphorismes du recueil furent rédigés au maquis. La poésie conserve ses droits et s’enrichit d’expériences nouvelles (la nuit, la veille, l’insomnie) que les œuvres ultérieures sauront reprendre.

Pourquoi cet engagement pour la vie? Elle recèle, en elle-même, l’infinie richesse du mystère, et ne se confond pas avec une période temporelle que de fâcheux événements menaceraient. Bien sûr, Char anticipe les années d’après-guerre, dans Feuillets d’Hypnos, où il dit redouter les décisions des Alliés, nouveaux naufrageurs d’une France déjà réduite à l’état d’épave. Mais on sait aussi que, après la Libération, le poète de la Résistance choisit vite de redevenir «journalier» et de retourner à une vie simple, loin des honneurs et des fonctions (voir Recherche de la base et du sommet, I: «Pauvreté et Privilège» ). La vie que défend Char se confond avec la liberté, la vérité, la poésie, autant de manifestations de l’inconnu ou de l’impossible: «Comment vivre sans inconnu devant soi?» Dans les gestes les plus quotidiens, du forgeron (Seuls demeurent, “Fréquence”), du vannier (id., “la Compagne du vannier”), aux instants les plus ordinaires (reflet dans une vitre, sur la nappe d’un étang gelé, chant d’un oiseau) surgit le mystère, moment d’intense émotion. Mais, comme la cueilleuse de mimosa passe, le dos tourné, sans que nous ayons le droit de la questionner (id., “Congé au vent”), le mystère s’éteint et nous laisse douloureux. La souffrance est indissociable de l’aventure poétique. Il revient au «Partage formel» de dire combien l’accès à «l’inextinguible réel incré» impose d’épreuves. La poésie est transformation (III, X, XVII, XXXII) d’une réalité insatisfaisante en un absolu. Le poème témoigne de cette mutation — dans l’inachèvement: «Il n’y a pas de siège pur.» Et sa conception impose au sujet écrivant des épreuves que les aphorismes évoquent constamment, depuis son «insécurité» jusqu’à sa «dislocation», de son «agonie» à son «bûcher subtil». Pourtant, la fréquentation de la «mort» et de «l’angoisse» ne reste pas vaine: même si le raisin est rare, la récolte a lieu.

Avec l’engagement dans le maquis, cette puissance de transformation s’exerce aussi dans la réalité, sur les hommes. Porté par un «humanisme conscient de ses devoirs», le capitaine Alexandre métamorphose ceux qui le rejoignent (Feuillets d’Hypnos, 38, 51…). L’homme n’est «jamais définitivement modelé»: c’est pourquoi, une fois oubliées les circonstances exceptionnelles, il peut aussi retourner aux «sollicitations» et aux contingences. L’optimisme de Char, s’il y en a un, est de circonstance. L’idéal éthique de l’être qui se fond immédiatement à la cause qu’il a épousée et s’y réalise pleinement suppose une proximité à la nature que l’homme a perdue. L’enthousiasme n’exclut donc pas la lucidité, l’amertume (le Poème pulvérisé, “Pulvérin”) ou l’angoisse.

Cette constante mise à l’épreuve de soi traduit un désir de maîtriser le geste créateur. René Char, à ce moment de son histoire intellectuelle, a renoncé aux préceptes surréalistes: «L’oracle ne me vassalise plus.» L’automatisme, que Char ne pratiqua guère que dans Ralentir travaux (1930), est remplacé par la «loyauté», le «discernement cruel», la «persévérance» («Partage formel», XXII), valeurs éthiques, lisibles dans l’action, valeurs poétiques, cultivées dans l’écriture. Et, parce que le poète se veut conscient de son expérience, il prend acte des tensions qui l’habitent et président à la création poétique. Qui dit tension dit opposition. La femme aimée, la poésie incarnée d’“Allégeance”, à la clôture du recueil, «dessine l’espoir et légè[re] l’éconduit.» La poésie de Char se déploie dans un espace de conflits, trouvant dans l’Histoire, dans un paysage (“le Thor”, “Pénombre”), un récit mythique (“les Trois Sœurs”) matière à concrétiser les oppositions.

Donc «le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir» («Partage formel», XXX). Les poèmes passent, l’exigence d’inconnu demeure. Cet amour suppose un corps à corps, celui du Visage nuptial. Les étreintes violentes des couples chariens, qui peuvent aller jusqu’au déchirement du corps de l’aimée, sont, comme chez Sade, une expérience des limites humaines, et représentent l’accomplissement de la poésie. Le couple d’“Évadné” commence un règne et réconcilie autour de lui l’espace; le couple du Visage nuptial est sauvé, et l’homme se dresse, debout, comme Louis Curel de la Sorgue, hostile à l’occupant nazi, se dressait dans son champ de seigle. Le poème d’amour anhistorique et le poème hommage historique célèbrent, dans l’instant, la victoire des mêmes valeurs.

La poésie de Char a une réputation d’hermétisme. Un hermétisme dont Paul Valéry fait un des traits essentiels de la poésie depuis Mallarmé et qui impose au lecteur de devenir actif. Souvent interpellé par Char, le lecteur, à ses risques et périls, comme le poète, accomplit le passage de l’expérience poétique: «Le poème est toujours marié à quelqu’un» («Partage formel», XVI). Char s’imposa la lutte armée pour empêcher l’immersion de l’humanité (le nazisme est une «crue») et le silence dans l’horreur, et pour rendre de nouveau possible l’échange. Ses compagnons du maquis, à son contact, acquirent «le parler des images». La poésie peut être partagée. Même pulvérisé, lu dans l’éparpillement des pierres aux Baux-de-Provence, ou dans l’explosion, dans le météore, dans la poussière, le poème attend un lecteur qui rassemble les éléments disséminés.

L’opposition et la tension dominent donc le recueil. Les formes poétiques adoptées par René Char restituent au mieux ce jeu des contraintes. À Héraclite, qui «met l’accent sur l’exaltante alliance des contraires», il doit surtout la concision de l’aphorisme, construit sur un couple antagoniste, qui peut être lexical (innocence / connaissance, amour / néant) et/ou syntaxique («Épouse et n’épouse pas ta maison»), et qui est souvent productif: «Entre innocence et connaissance, amour et néant, le poète étend sa santé chaque jour» (voir le Marteau sans maître, 1934). Pour la première fois, cependant, il recourt au poème en prose. Libéré des contraintes du rythme versifié, il utilise des périodes plus amples (apostrophes, anaphores, appositions, anacoluthes…) et plus heurtées où se fait jour, souvent, la fureur ou l’exaltation qui porte l’écriture. Il donne, de plus, à son poème la structure d’un récit, qui développe, à travers les temps verbaux (un passé / un présent / un futur) le devenir conflictuel de couples de contraires, et qui se révèle adapté au mieux à la pensée de Char et aux circonstances historiques qui conditionnent l’écriture du recueil.

 

D. ALEXANDRE

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994