les Confessions
Confessions (les)
CONFESSIONS (les). Ouvrage de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), publié à Genève à la Société typographique en 1782 (livres I-VI) et chez Barde et Manguet en 1789 (livres VII-XII).
Au livre X de l’ouvrage, Rousseau date de 1759-1760 sa résolution d’écrire ses Mémoires; peut-être à la suite de la suggestion de Rey, son éditeur, qui, vers les mêmes années, lui avait demandé une brève autobiographie à mettre en tête de l’édition générale de ses œuvres. En 1761, Rousseau jette sur le papier des fragments qui seront publiés, un siècle plus tard, sous le titre Mon portrait. En 1762, il écrit quatre Lettres à M. le président de Malesherbes qui peuvent être considérées comme l’esquisse des Confessions.
En 1764, paraît à Genève le Sentiment des citoyens, libelle injurieux (dont l’anonymat cache Voltaire) attaquant violemment Rousseau et révélant l’abandon de ses enfants. Dès lors, le désir de se justifier précipite la rédaction de ces Confessions, dont la composition ne sera finalement achevée qu’en 1770. Dès l’hiver 1770, Rousseau commença, en une série de lectures publiques, à donner connaissance de son manuscrit. En 1771, il en lut la seconde partie chez la comtesse d’Egmont. Le scandale ne fut pas évité, et Mme d’Épinay demanda à la police d’interdire ces lectures.
Les Confessions ne sont pas de simples Mémoires. Leur lecteur, pris à témoin, est invité à se faire juge de l’auteur «en dernier ressort». À lui d’assembler les fragments d’une œuvre «faite de pièces et morceaux», pour déterminer l’être qui la compose: tâche dans laquelle Rousseau, lui, risquerait bien facilement de se tromper, et dont le souci pourrait l’empêcher de se peindre avec la plus totale sincérité. Cet appel au jugement d’une conscience extérieure autorise Rousseau à se raconter en toute innocence, avec une ingénuité qui permet de ne rien cacher: «Voici le seul portrait d’homme, peint exactement d’après nature et dans toute sa vérité, qui existe et qui probablement existera jamais.» Dès les premières lignes le ton est donné. L’œuvre doit être «une première pièce de comparaison pour l’étude des hommes». Il faudra donc «tout dire», que cela ait de l’importance ou non. Se taire sur un point, même minime, ne dire qu’une partie de la vérité, reviendrait à ne rien dire; un seul trait manquant, et le portrait dans son ensemble en serait faussé. Rousseau, dans ces pages, sera donc «transparent»; d’une transparence de cristal, multipliant les points de vue, le jeu des reflets d’une face à l’autre.
Les Confessions, on l’a souvent répété, transforment le concept même de littérature, qui n’est plus, avec elles, centré sur l’œuvre mais sur l’auteur. Cependant Rousseau bouleverse aussi bien le statut de l’auteur. Dans les romans du XVIIIe siècle, le narrateur, déjà, n’est pas toujours omniscient (voir Jacques le Fataliste, par exemple). Les Confessions vont encore plus loin. Leur auteur ne peut faire que la moitié de la tâche, la moitié d’un livre dont le sens final lui appartiendra moins qu’au lecteur de bonne foi auquel Rousseau s’en remet.
Synopsis
Première partie. Le livre I présente l’enfance de Jean-Jacques jusqu’à sa seizième année (1712-1728). Les événements rapportés témoignent d’un bonheur perdu et des premières avancées de la destinée. Les premiers souvenirs, la conscience de soi apparaissent à travers les lectures faites avec son père. Là est la source de son esprit «libre et républicain», nourri des auteurs latins. À Bossey, où il est mis en pension avec son cousin chez le pasteur Lambercier (1722), Rousseau découvre la campagne, l’amitié, mais aussi une sensualité trouble, source de frustrations et de complications durables, qui annonce et explique les échecs à venir auprès des femmes. Pour la première fois aussi, pour vivre ses désirs, Rousseau doit trouver refuge dans l’imaginaire. Cet aveu du plaisir reçu aux fessées de Mlle Lambercier, est «le premier pas le plus pénible» fait par ces Confessions dans lesquelles Rousseau a promis de tout dire. À Bossey, châtié pour un vol qu’il n’a pas commis, Rousseau fait également pour la première fois l’expérience de l’injustice. La sérénité de la vie enfantine est perdue. À Genève, il est placé en apprentissage chez un graveur. Rousseau est, sous le regard d’un maître brutal, réduit à l’état d’apprenti, figé dans cette nouvelle condition. Il développe, en réaction, des goûts vils, devient menteur, fainéant, voleur. De ces travers également, il lui sera difficile de se guérir par la suite. Il trouve refuge dans les lectures et dans des vies imaginaires. Apparaît ainsi ce goût pour la solitude qui lui est toujours resté et qui explique sa misanthropie. Son cœur trop aimant est forcé de s’alimenter de fictions faute de trouver d’autres cœurs qui lui ressemblent. Rousseau finit par fuir Genève. Mais les dernières pages retiennent un instant son destin. S’il avait eu un meilleur maître, sa vie aurait été celle d’un graveur, à Genève. Elle lui aurait assuré ce bonheur paisible pour lequel il était fait.
Le livre II s’étend sur une période de huit à neuf mois (mars-novembre 1728). Ayant quitté Genève, un sentiment d’indépendance le remplit. Tout lui semble possible. L’auteur prend le ton ironique du Quichotte et du roman picaresque pour se peindre adolescent, la tête pleine de lectures, avec l’espoir de rencontrer des châteaux, des demoiselles, des aventures. Il arrive à Turin. Entre-temps, il a rencontré Mme de Warens à Annecy. Il entre comme catéchumène à l’hospice du Saint-Esprit et s’y laisse convertir au catholicisme. Il imagine les aventures les plus romanesques, mais il ne trouve d’autre place que celle de laquais chez une dame de la noblesse. C’est le terme de toute ses grandes espérances. Le voilà de nouveau figé dans sa condition par le regard de sa maîtresse. Ses mauvais démons le reprennent et il est finalement renvoyé après le vol d’un ruban dont il a réussi à faire accuser une domestique. Le remords de cet acte — qu’il n’a jamais avoué à quiconque — ne l’a jamais quitté.
Le livre III (décembre 1728-avril 1730) raconte la fin de l’adolescence. Le ton est généralement noir. Les premières pages font un nouvel aveu pénible. À Turin, Rousseau s’exhibe devant des femmes et cela manque de mal tourner. Il entre comme domestique chez le comte de Gouvon, et dans cette grande maison devient «une espèce de favori». On s’occupe de son instruction. On veut le lancer dans la carrière diplomatique. Rousseau pourrait se livrer à l’espoir de parvenir. Mais en fait, il est déçu. Il ne voit pas de femme ni rien de romanesque dans ce qu’on lui promet. Il vient finalement à bout de se faire chasser et reprend la route, accompagné de Bâcle, un ami genevois. À Chambéry, il retrouve Mme de Warens qui veut faire de lui un musicien. Mais Rousseau s’engoue pour un nouvel ami, Venture, un «aimable débauché». Le revoilà parti à l’aventure. À Lyon, il abandonne en pleine rue — encore un aveu pénible — son compagnon Le Maistre en proie à une crise d’épilepsie. À son retour, Mme de Warens est partie pour Paris. Rousseau est seul.
Le livre IV est celui du vagabondage et du dénuement (avril 1730-octobre 1731), des voyages à pied et de la solitude rêveuse. À Lausanne, il tente d’imiter Venture et se fait passer pour un maître de musique parisien sous le nom de Vaussore de Villeneuve. Il ne connaît pas la musique mais, «dans un moment de délire», il accepte de composer et de diriger une pièce au concert d’un amateur. Il est démasqué. Il quitte Lausanne et découvre le pays de Vaud, les rives du Léman. C’est une nouvelle image du bonheur. Il voyage à pied, seul, accompagné de ses «douces chimères». Il rêve de gloire militaire. Il est déçu par Paris, victime des exagérations de son imagination. Il couche dans la rue à Lyon. Il rejoint, enfin, Mme de Warens à Chambéry.
Les livres V et VI s’étendent du retour à Chambéry, en octobre 1731, au départ pour Paris en 1742. Pendant huit ou neuf ans, il ne se passe rien qu’une vie simple et douce. Rousseau travaille au cadastre de Savoie. Puis il donne des leçons de musique. Il devient — presque à son corps défendant — l’amant de Mme de Warens qu’il partage avec Claude Anet, l’intendant. Rousseau se satisfait parfaitement de cette situation de ménage à trois. Ils parviennent à former une «société sans exemple sur la Terre» et leurs cœurs sont tellement «en commun» que le tête-à-tête leur paraît moins doux que la réunion à trois. Mais bientôt, Anet meurt. Rousseau hérite du rôle d’intendant mais y montre peu de talent. Son humeur est toujours vagabonde. Il fait de petits voyages à Nyon, à Genève, à Lyon. Il est inquiet, tourmenté, ne sait trop à quoi se fixer. Sa santé commence à se dégrader. «Les vapeurs succèdent aux passions» et sa langueur devient tristesse. Il a des «frayeurs vives au bruit d’une feuille, d’un oiseau». Il sent la vie lui échapper sans l’avoir goûtée. En 1736 (la date est controversée), premier séjour aux Charmettes. Là, à la campagne, retranché du monde, il connaît un bonheur «peut-être unique parmi les humains». C’est le court bonheur de la communication totale avec «Maman» (Mme de Warens). Mais du bonheur, il n’y a rien à dire; ni action ni pensée. Le vrai bonheur n’est pas un recueil de faits mais un sentiment, un état permanent. Aussi le Livre VI parle-t-il plutôt de sa santé chancelante, de ses inquiétudes morbides. Rousseau est persuadé de sa mort prochaine. Il consacre presque tout son temps à l’étude. Les vapeurs, «cet ennui du bien-être qui fait extravaguer la sensibilité», le reprennent. Persuadé qu’il a un polype au cœur, il part pour Montpellier consulter un médecin réputé. Mais en route, ses inquiétudes sont bientôt oubliées à l’occasion d’une brève aventure avec Mme de Larnage. Pour la première fois, Rousseau est rempli d’une mâle fierté et se livre aux sens avec joie. Il est «assez lui-même» pour s’ouvrir à la fois aux plaisirs de la vanité et de la volupté. Maman est oubliée. Et, tout à son triomphe, il imagine déjà séduire la fille de cette Mme de Larnage à laquelle il doit «de ne pas être mort sans avoir connu le plaisir». À Montpellier, on le regarde comme un malade imaginaire et il en conçoit quelque défiance envers les médecins. Pris de remords, mais surtout peu confiant dans la possibilité d’entretenir son succès, il renonce à aller retrouver Mme de Larnage et rentre à Chambéry. Maman l’accueille froidement. Un certain Wintzenried a pris sa place auprès d’elle. C’est la fin de la jeunesse, la fin de l’intimité avec Maman. Rousseau forme le projet de quitter la maison. Mme de Warens l’y pousse. À Lyon, il devient le précepteur des deux fils de M. de Mably. Dans cette fonction, le futur auteur de l’Émile connaît, de son propre aveu, «un échec presque complet». Il redevient voleur. Dernière tentative auprès de Mme de Warens, en vain. Le passé est mort. Mably lui a donné quelques lettres de recommandation et Rousseau se rend à Paris, une nouvelle méthode de notation musicale dans la poche, avec laquelle il ne doute pas de faire une révolution.
Seconde partie. Rousseau prévient tout de suite que celle-ci ne peut être qu’inférieure à la première. Le contraste est en effet frappant dans l’inspiration et dans le style. Il n’y aura plus guère d’aveux pénibles. Soucieux de se disculper, Rousseau insiste plutôt sur son innocence, surtout en ce qui concerne l’abandon de ses enfants.
Le livre VII couvre sept années (1742-1749). Introduit par Réaumur, Rousseau lit à l’Académie des sciences son Projet concernant de nouveaux signes pour la musique. Il est déçu par l’accueil et le verbiage des académiciens. Un moment réduit à la misère, il consent à suivre à Venise, en qualité de secrétaire, le comte de Montaigu nommé ambassadeur du roi de France. Il passe une année auprès de ce diplomate peu intelligent et finit par quitter l’ambassade, suite à des démêlés violents avec lui (1744). Tous ses projets d’ambition sont ainsi renversés: Rousseau se résout à ne plus s’attacher à personne et à tirer parti de ses talents, dont il commence à sentir la mesure. Il se met en ménage avec une lingère, Thérèse Levasseur, fille «sensible, simple et sans coquetterie», sans oser toutefois se montrer en public avec elle. Il entre en qualité de secrétaire chez les Dupin, malgré ses résolutions. Il abandonne ses deux premiers enfants aux Enfants-trouvés. Il s’en justifie longuement, refuse, malgré ses remords, de se considérer coupable. Il fait la connaissance de Mme d’Épinay, fréquente Condillac et Diderot, rencontre d’Alembert et est chargé des articles concernant la musique dans l’Encyclopédie. En 1749, Diderot est enfermé à Vincennes pour sa Lettre sur les aveugles. Rousseau en est profondément affecté.
Le livre VIII couvre sept autres années (1749-1756), jusqu’à l’installation à l’Ermitage. Rousseau abandonne ses trois derniers enfants. Mais ce n’est pas, à l’entendre, par dureté ou manque de sentiment: en les confiant aux Enfants-trouvés, il est convaincu de remplir un devoir de citoyen. Il décide d’une «réforme» personnelle profonde. Pour subsister, il copiera de la musique. Il vivra détaché des fers de l’opinion. Mais la publication du Discours sur les sciences et les arts est un succès et le voilà jeté, malgré lui, dans la célébrité. Son opéra le Devin de village est représenté devant le roi et remporte un éclatant succès. Moitié par fierté, moitié par timidité, il refuse une pension royale, ce que lui reproche Diderot. Il prend activement part à la querelle des Bouffons (1752) et soutient la supériorité de la musique italienne dans sa Lettre sur la musique française. On lui refuse l’entrée à l’Opéra. Il s’installe à Saint-Germain-en-Laye pour travailler au Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité. Il part pour Genève. Sur la route, il revoit Mme de Warens, vieillie et quasi misérable, au cours d’une rapide visite qui lui laisse de lourds remords. Il est fêté à Genève et se reconvertit au protestantisme. Mais les relations avec ses compatriotes se refroidissent avec la publication du second Discours (voir Essai sur l’origine des langues). Il revient alors en France et s’installe avec Thérèse et la mère de celle-ci dans une retraite que Mme d’Épinay a fait aménager pour lui, l’Ermitage.
Le livre IX est celui de l’amour impossible et de l’amitié perdue. En avril 1756, Rousseau est installé à l’Ermitage, la tête pleine du souvenir des Charmettes. Mais il a du mal à être seul et Mme d’Épinay veut trop souvent l’avoir près d’elle. Il s’enivre de vertu. Le voilà devenu fier, insensible à l’opinion, sarcastique même, dans l’état «le plus contraire à son naturel». Il voit le bonheur de très près, mais sans pouvoir l’atteindre et sans qu’il y ait de sa faute à le manquer. Il se prend à soupçonner Diderot et surtout Grimm de vouloir tourner la mère de Thérèse contre lui. Il a l’impression qu’on l’épie. Incapable de communiquer avec Thérèse dont l’intelligence est trop limitée, il découvre qu’il n’est pas tout pour elle et qu’elle n’est presque rien pour lui. Dévoré du désir d’aimer sans jamais avoir pu le satisfaire, il se voit, aux portes de la vieillesse, «mourir sans avoir vécu». Mais le repli attristé sur soi n’est pas sans douceur. Le sentiment de l’injustice exalte le sentiment de sa valeur. Rousseau est de nouveau jeté dans le pays des chimères par l’impossibilité d’atteindre les êtres réels. Ne voyant rien d’existant qui soit «digne de son délire» autour de lui, il se fait en rêve des sociétés de créatures aimantes et parfaites. La Nouvelle Héloïse sortira de ces rêveries. L’écriture sera finalement un substitut à la vie. C’est alors, qu’«ivre d’amour sans objet», il reçoit la visite de Mme d’Houdetot. Elle sera «le premier et unique amour de toute [sa] vie». Mais ce sera un amour inabouti. Rousseau sombre dans un état d’épuisement et de maladie. Il entre en conflit avec Mme d’Épinay qu’il soupçonne d’intriguer contre Mme d’Houdetot. Dans le Fils naturel, que Diderot vient d’achever, une sentence le blesse au vif: «Il n’y a que le méchant qui soit seul.» Rousseau constate de la froideur chez Mme d’Houdetot. Le bruit se répand qu’il n’est pas l’auteur du Devin de village. Son amitié avec Grimm se défait: seuls, celui-ci, Diderot et Mme d’Épinay ont été mis au courant par Rousseau de l’abandon de ses enfants. Quand cet aveu transpire, le soupçon de conspiration se fait jour. Se produit alors cette «grande révolution» dans sa destinée, cette «catastrophe» qui a partagé sa vie «en deux parties si différentes et qui d’une bien légère cause a tiré de si terribles effets». Rousseau refuse d’accompagner à Genève Mme d’Épinay, rompt avec Mme d’Houdetot qui le pousse à faire ce voyage, et avec Mme d’Épinay, qui lui signifie son congé. Il quitte l’Ermitage. Le procureur fiscal du prince de Condé offre de l’héberger dans une petite maison en son jardin de Mont-Louis à Montmorency.
En 1758, au début du livre X (qui va jusqu’à la fin de 1760), Rousseau, dans un état de langueur, se laisse envahir par des songes morbides. Le voilà détaché de tout ce qui lui avait fait aimer la vie, revenu surtout de l’amitié. Une cabale est montée contre lui à Genève, puis à Paris. Grimm est à la tête de ce «complot» et entraîne Diderot, d’Holbach et la «coterie holbachique». Il est résolu à rompre avec Diderot, qui, à l’époque, est en proie à des persécutions, de sorte que, dans l’opinion, cette rupture se retourne contre Rousseau. La Lettre à d’Alembert est un grand succès. Rousseau achève la Nouvelle Héloïse. Il connaît alors une vie égale et paisible, correspond avec Malesherbes. En 1759, il fait le projet de quitter tout à fait la littérature. Il se met à rédiger l’Émile pourtant. Son éditeur le presse d’écrire ses Mémoires. Séduit par l’idée, Rousseau commence à recueillir lettres et papiers. À Montmorency, il se lie d’amitié avec le maréchal de Luxembourg, qui le traite d’égal à égal. Le prince de Conti lui rend visite et consent, «par un comble de grâce», à jouer aux échecs avec lui: Rousseau se défend pourtant d’avoir été ébloui par le prestige de ses hôtes. Il s’éprend un temps, mollement, de quelques dames. Il décide bientôt de faire ses adieux à l’amour pour le reste de sa vie.
Le livre XI retrace une période de dix-huit mois, jusqu’à la journée du 9 juin 1762, racontée heure par heure. La Nouvelle Héloïse est un énorme succès. Mais, durant l’hiver 1761, Rousseau est malade. Il s’inquiète «follement», jusqu’au délire, de la publication de l’Émile, dont il est persuadé que les jésuites se sont emparés pour l’altérer. Malesherbes le tranquillise et le raisonne. Pour s’expliquer, se justifier, Rousseau lui adresse quatre lettres exposant les vrais motifs de sa conduite et «tout ce qui se passe dans son cœur». Ces lettres, «la seule chose écrite avec facilité de toute ma vie», sont une esquisse de ces Mémoires dont Rousseau a le projet. L’Émile lui vaut des menaces du Parlement; on le décrète bientôt de prise de corps. L’Émile est brûlé. Le 9 juin, Rousseau quitte la France. Il devine un complot monté contre lui par ses anciens amis. Mme de Boufflers lui a proposé de passer en Angleterre. Mais il n’aime ni l’Angleterre ni les Anglais, et part pour la Suisse.
Le livre XII est inachevé (juin 1762-octobre 1765). Les événements qu’il relate sont si tristes que Rousseau prévient que son récit manquera d’ordre. Désormais «fugitif sur la Terre», il ne trouve guère d’accueil en Suisse. Il est chassé du territoire de Berne. Le Grand Conseil de Genève le condamne. L’Émile et Du contrat social sont brûlés. Rousseau sent que la malédiction s’étend sur lui dans toute l’Europe. Il trouve refuge dans les États du roi de Prusse, malgré son aversion pour ce monarque. Il se fixe à Môtiers-Travers, près de Neufchâtel [Neuchâtel], pendant près de deux ans. L’amitié de George Keith, gouverneur de Neufchâtel et très lié à Frédéric II, lui donne ses derniers souvenirs heureux. Frédéric propose de lui faire bâtir une maison et l’assure de sa protection. Rousseau change d’opinion à son égard et lui écrit pour lui conseiller de travailler à la paix de l’Europe et à la prospérité de ses États. Persuadé que le public va revenir de sa frénésie, Rousseau songe à mener une vie tranquille et douce. Il prend l’habit arménien. Mais la catastrophe plane. Il apprend la mort du maréchal de Luxembourg et celle de Mme de Warens. George Keith quitte Neufchâtel. L’ordre et le détail des événements se brouillent dans son esprit, ne lui laissant qu’une horrible impression de mystère. La parution des Lettres écrites de la montagne soulève des réactions très vives. Le livre est brûlé. Le peuple s’anime contre Rousseau traité d’antéchrist. On lui jette des pierres alors qu’il herborise ou se promène. Keith l’invite à venir le rejoindre à Potsdam, où Frédéric serait prêt à l’accueillir. Mais Rousseau a un autre projet: habiter l’île Saint-Pierre, au milieu du lac de Bienne. Il veut prendre congé de son siècle et de ses contemporains, et vivre sans gêne dans un loisir éternel. Avec Thérèse, il se met en pension chez le receveur de l’île, qui en est le seul habitant. Mais, à l’entrée de l’hiver, on lui intime l’ordre de partir. Rousseau propose alors qu’on le tienne captif dans l’île. En vain. Il avait parlé des Corses comme d’un peuple neuf dans Du contrat social. On lui propose de rédiger des institutions pour les gouverner. Trouverait-il le repos dans cette île? Il semble s’y résoudre un moment. Des admirateurs l’invitent à Bienne, un petit État libre. Mais la population ne l’aime pas. Où aller?
La troisième partie, jamais écrite, devait montrer comment, croyant partir pour Berlin, Rousseau se retrouvera finalement en Angleterre, où, selon lui, deux dames (Mmes de Verdelin et de Boufflers), l’ayant fait chasser de Suisse pour le livrer à leur ami Hume, pouvaient mieux disposer de lui.
Critique
Les Confessions bouleversent l’art de l’autoportrait. Avec elles, il ne s’agit plus de dénombrer des vertus et des vices, de recenser et d’accommoder au mieux des traits physiques et de caractère, des particularités. Il ne s’agit plus de décrire. Rousseau rompt avec le réalisme psychologique. Il est trop égocentrique pour chercher à se peindre objectivement: cela impliquerait de prendre du recul, de se quitter un instant. Et, paradoxalement, là est le gage de sa sincérité. Adoptant la même méthode lockienne que dans ses ouvrages théoriques, il éclaire ses actions par leur origine, fait comprendre ses motifs, ses sentiments en retraçant leur genèse; il remonte aux causes premières pour expliquer l’enchaînement des effets. Mais il détourne cette méthode aussi bien. L’intention de faire un portrait devient bien plus importante que le portrait lui-même. Le moi n’est plus un objet mais un souci: il est tout entier dans sa propre recherche inlassable; il ne peut plus faire l’objet d’un tableau, il n’a plus de présence immédiate à lui-même et n’existe que dans la remémoration. Rousseau ne pénètre rien du présent, affirme-t-il; il ne voit bien que ce qu’il se rappelle. Encore cette remémoration est-elle toujours partielle, éclatée en quelques moments privilégiés. Et c’est seulement à travers la récollection de ces fragments que se laisse deviner, sous-jacente, la véritable nature du moi.
Loin de s’affirmer dans l’action, la conscience de soi est ainsi contemplation, retrait et, par là même, déjà, attendrissement, charme, envoûtement du regret. Le moi ne peut plus être isolé du discours qu’il se tient sur lui-même: il est inséparable de sa propre mise en scène. Il n’y a plus simplement un modèle extérieur à transcrire, à reproduire et l’on peut donc inventer sans faire outrage à la vérité.
Dans la «quatrième Promenade» des Rêveries du promeneur solitaire, Rousseau avoue que la mémoire lui manqua souvent pour écrire les Confessions et qu’il en a comblé les lacunes par des détails imaginés, mais non contraires aux souvenirs dont ils sont les suppléments. On remarque en effet que Rousseau présente des événements souvent idéalisés: certaines aventures de jeunesse ne sont pas sans rappeler les récits de Lesage et les héros de Prévost. D’autre part, Rousseau respecte les règles du roman: il est peu probable, ainsi, qu’il ait appris à son retour de Montpellier seulement que Wintzenried l’avait remplacé auprès de Mme de Warens; mais l’effet de surprise renforce l’expression de son dépit. Et puis, de même que dans les Dialogues (voir Rousseau juge de Jean-Jacques) la vie imaginée sera jugée plus vraie que la vie réellement vécue, de même, dans les Confessions, le moi se confond avec ses lectures et ses rêveries. La conscience de soi apparaît avec les premiers livres, avec la rencontre de l’imaginaire et la possibilité de devenir autre (ses lectures d’enfant — les Vies de Plutarque, en particulier — donnèrent à Rousseau des notions «bizarres et romanesques» de la vie humaine, dont l’expérience et la réflexion n’ont jamais bien pu le guérir).
Si le souvenir enfui n’inquiète pas plus Rousseau, c’est que le passé essentiel est forcément intact. Sa mémoire peut l’abuser sur les détails mais non pas sur ce qu’il a ressenti, ni sur ce que ses sentiments lui ont fait faire. De sorte que c’est moins une image du passé, que l’auteur des Confessions veut rendre et retrouver, que son propre regard, son sentiment instantané. Il veut raviver l’immédiat, l’instant. Il n’a pas de mémoire: c’est un leitmotiv des Confessions. En fait, c’est l’effort de mémoire qui est impossible: le souvenir ne peut être forcé. Rousseau, en faisant resurgir le sentiment vécu, veut susciter une réminiscence, une mémoire vivante, distincte de la réflexion et bien plus sûre qu’elle. L’impression sentimentale est reviviscence. Mais c’est aussi une valeur, qui témoigne des bonnes intentions de la belle âme: car les Confessions répondent à un souci de justification. Leur objet est de composer à distance, par écrit, une image de soi pour répondre à des mises en cause calomnieuses. Les Confessions sont une œuvre d’irresponsabilisation.
Souvent, Rousseau se présente comme un automate. Il ne peut dissimuler «la vile et indigne pensée» d’hériter du bel habit noir d’Anet qui vient de mourir: «Je le pensai, par conséquent, je le dis.» Au gré d’une rencontre, dans les bras de Mme de Larnage, son grand amour pour Mme de Warens et ses soucis de santé sont aussitôt oubliés. La continuité du sentiment immédiat va de pair avec la discontinuité des sensations nouvelles. En certains instants, Rousseau est pris d’une «espèce de délire» (voir l’épisode du Palais-Royal au livre IV). Il y a comme des absences, des flottements dans son comportement. Il en tire la conclusion qu’il ne faut pas juger les hommes sur leurs actions, mais plutôt sur leurs intentions: or ses sentiments sont purs. Même ses précédents livres, ses écrits politiques surtout, sont présentés comme de simples témoignages des élans de son âme — comme si toute son œuvre antérieure était déjà une confession.
L’irresponsabilité se complaît dans le sensualisme. La condition fait le caractère: tous les apprentis doivent être fripons (comme il l’a été), comme les laquais; le mélange de convoitise et d’impuissance auquel ils sont réduits mène là. «Sans causes occasionnelles, un homme très sensible mourrait sans avoir connu son être», et Rousseau s’en remet finalement au destin. Tout, autour de lui, décide de lui, en fonction de lui — de son caractère —, mais en quelque sorte sans lui. Tout devient signe et annonce de soi. À la limite, le paysage entier est le reflet du moi: témoin cettepromenade, au livre III, au cours de laquelle le paysage se met à l’unisson d’une triste rêverie et suscite la prémonition du bonheur futur…
Cette idée de destin, Rousseau le confesse, est source à la fois d’apitoiement et de jouissance. Le narcissisme y culmine. Rousseau soupire: si j’avait été fait comme un autre… Il se plaint de son destin et en même temps celui-ci le rassure et lui permet de cultiver sa différence: «Je ne suis fait comme aucun de ceux [les hommes] que j’ai vus; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaut pas mieux, au moins je suis autre» (livre I). Le moi triomphe, narcissiquement, quoiqu’il en paraisse, lorsqu’il constate la ruine de ses prétentions à la maîtrise de soi, lorsqu’il échappe à sa responsabilité, lorsqu’il se fait chose, loin de soi, entre les mains du destin. Il finit par se regarder comme un autre et retrouve en cela une spontanéité qui est le soulagement d’une conscience éprouvant tellement de difficulté à se laisser aller, à simplement vivre; qui «sait crier mais non pas agir»; qui a toutes les peines du monde pour apprendre à danser, à se battre, à lire la musique, à converser… Le bonheur ne peut être que dans la reconquête de cette spontanéité, presque enfantine, dans son affirmation et dans la capacité à l’assumer. Rousseau est ici directement à la source du culte romantique — et au-delà, de l’idolâtrie moderne — de la spontanéité, du naturel et de l’irréfléchi.
Finalement, le génie de la singularité s’affirme dans le sentiment de l’inconstance. Rousseau semble se complaire à découvrir l’instabilité au fond de sa nature. Il voudrait être, comme Saint-Preux, «content ou triste au gré des vents». Le Persifleur (fragment d’un périodique avorté, écrit en 1749), déjà, l’indiquait: «Il serait inutile de tenter de me définir autrement que par cette variabilité singulière.» Dans ses Essais, Montaigne, lui aussi, se découvrait labile, dissemblable, toujours en contradiction avec lui-même. Il y a là, sans doute, comme une règle de l’introspection. La présence à soi révèle immédiatement une différence, un manque de coïncidence. Autant dire que le moi n’aura jamais conquis la certitude définitive de ce qu’il est.
Mais, précisément, les Confessions n’en restent pas là. Toute leur richesse, peut-être, vient de ce que Rousseau ne cherche pas non plus à cacher sa mauvaise foi (voir, en particulier, la justification de