
Les vases communicants
Vases communicants (les)
VASES COMMUNICANTS (les). Essai d’André Breton (1896-1966), publié à Paris aux Éditions des Cahiers libres en 1932.
La réflexion menée dans les Vases communicants, texte écrit en août et septembre 1931, va de pair avec le rapprochement du groupe surréaliste et du marxisme, et avec l’adhésion, en 1927, de nombre de ses membres au parti communiste français. Cet engagement politique ne fut pas, on le sait, sans poser quelques problèmes, tant théoriques que pratiques. Sans renoncer à ses conceptions poétiques et à son adhésion aux découvertes de la psychanalyse, Breton cherche, dans les Vases communicants, à concilier la pensée de Freud et celle de Marx. Plus précisément, il s’agit, alors que le congrès de Kharkov a massivement condamné le freudisme, de persuader le PCF que la théorie de Freud n’est pas nécessairement idéaliste et qu’elle est en partie utilisable du point de vue du matérialisme dialectique. Lorsque la rupture avec le communisme sera consommée, Breton reconnaîtra, dans les Entretiens (1952), ne pas être demeuré «d’accord avec tout ce que le livre contient» et avouera s’y être obstiné «à faire prévaloir des thèses matérialistes jusque dans le domaine du rêve — ce qui est loin d’aller sans arbitraire».
Synopsis
Après avoir rappelé l’argumentation de divers théoriciens du rêve et en avoir dénoncé l’insuffisance, Breton rend hommage à l’apport précieux fourni, en ce domaine, par les recherches de Freud. Il regrette cependant que ce dernier nie la valeur prophétique du rêve et ne soit pas allé assez loin dans ses autoanalyses. Le but de l’essai est de concilier, grâce à la dialectique, l’activité onirique et l’action. Breton livre alors la transcription de l’un de ses rêves qu’il commente ensuite longuement. Il conclut que «le monde du rêve et le monde réel ne font qu’un» (I). L’auteur poursuit sa démonstration en prouvant que, tout comme le rêve emprunte à la réalité, la vie réelle peut, à l’inverse, s’organiser comme un rêve. Il relate divers épisodes étranges de son existence survenus durant une période chaotique consécutive à une rupture amoureuse; ceci, afin de renforcer l’idée selon laquelle le rêve et la réalité ne sont pas antagonistes (II). Breton s’adresse enfin plus directement au parti communiste français. Déplorant les erreurs d’un matérialisme primaire et les errements des partis révolutionnaires, l’auteur veut convaincre les dirigeants du Parti que le surréalisme peut apporter une aide appréciable à la cause de la révolution (III).
Critique
Les Vases communicants sont un ouvrage de réflexion générale — ce qui n’exclut pas, comme souvent chez Breton, la présence de révélations d’ordre personnel. À travers les récits de rêves et les commentaires qu’il en propose, l’auteur dévoile son intimité, davantage encore que dans un récit autobiographique tel que Nadja. Toutefois, bien qu’il reproche à Freud une pudeur qui, dans l’auto-analyse de ses rêves, l’empêche de franchir le «mur de la vie privée», Breton, qui se veut plus audacieux, ne résiste pas toujours à la tentation de la censure. Ainsi, l’auteur reconnaît le caractère limité du commentaire du premier rêve qu’il propose puisqu’il ne reconstitue pas la «scène infantile dont il procède», la jugeant d’«un intérêt secondaire». En outre, la confidence individuelle est inféodée à une démonstration dont la portée se veut constamment objective et collective. Quand Breton évoque la rupture amoureuse qu’il vient de vivre, c’est par exemple pour montrer que l’amour est dépendant du contexte socio-économique. L’argumentation théorique, à grand renfort de références aux textes de Marx et d’Engels, l’emporte toujours.
Dans les Vases communicants plus que dans tout autre essai de Breton, c’est le ton philosophique et la visée idéologique qui dominent. Selon une logique parfois laborieuse, voire spécieuse, et qui soumet la pensée de Freud à quelques distorsions, il s’agit avant tout de démontrer le bien-fondé des thèses marxistes. Breton reproche à la psychanalyse de procéder d’une démarche dualiste et non dialectique. Si, pour Freud, l’étude du rêve ne sert qu’à dévoiler l’inconscient d’un sujet singulier, elle permet, pour Breton, de confirmer le caractère insupportable du monde et la nécessité d’une révolution. Avec les Vases communicants, Breton met l’écriture au service d’un effort de «balaiement du monde capitaliste».
Très daté historiquement, cet essai témoigne toutefois de la contribution capitale apportée par le surréalisme à l’effort de connaissance de l’esprit humain et à l’art du XXe siècle. Comme il l’avait fait déjà dans le premier Manifeste du surréalisme (voir Manifestes du surréalisme), Breton affirme ici avec vigueur la nécessité d’un examen systématique de la pensée onirique, en vue d’une meilleure appréhension des mécanismes et des potentialités inexplorées de la vie mentale.
A. SCHWEIGER
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994