Mémoires d’outre-tombe

Chateaubriand

1848 à 1850

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Mémoires d’outre-tombe

 

MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE. Récit autobiographique de François-René, vicomte de Chateaubriand (1768-1848), publié à Paris en feuilleton dans la Presse du 21 octobre 1848 au 3 juillet 1850, et en volume chez Penaud de 1849 à 1850 (12 vol.). On dispose aujourd’hui, essentiellement, de quatre versions de l’œuvre: l’édition originale de 1849-1850, rééditée en format de poche; une édition dite «du Centenaire» (procurée par Maurice Levaillant en 1948) qui est supposée rétablir, dans la mesure du possible, le texte de 1841; l’édition de la «Bibliothèque de la Pléiade» établie sur la base des derniers manuscrits laissés à sa mort par Chateaubriand et de l’édition originale; enfin, une nouvelle édition des «Classiques Garnier» par J.-Cl. Berchet, fondée exclusivement sur les manuscrits de 1847 et de 1848, dernier état du texte revu par l’auteur. La numérotation des livres suivie dans le présent article se réfère à cette dernière édition.

Ce dernier texte de Chateaubriand a été destiné par l’auteur lui-même à une publication posthume. L’idée d’écrire les «Mémoires de [sa] vie» remonte à 1803, quand il était secrétaire d’ambassade à Rome, et la composition du vaste ouvrage (près de 4 000 pages manuscrites) traverse ainsi la majeure partie de l’existence de Chateaubriand. Il y songea sérieusement de 1811 à 1814 et y travailla surtout de 1817 à 1822, en 1828-1829, puis dans les années 1830 avant de le terminer, au moins dans leur première rédaction, le 16 novembre 1841. Enfin, il réduisit et corrigea le texte de 1845 à 1847.

Le genèse des Mémoires d’outre-tombe est en même temps celle d’un genre littéraire à mi-chemin entre l’autobiographie et les Mémoires historiques. Si Chateaubriand, dans les «Mémoires de ma vie» (écrits entre 1811 et 1822), d’où sortirent les douze premiers livres des Mémoires définitifs, voulait raconter sa vie et ses sentiments, «rendre compte de [soi] à [soi]-même», «expliquer [son] inexplicable cœur», ce n’était pas pour livrer des secrets intimes, tel le Rousseau des Confessions, à un public curieux de vies privées. Ce qu’il confie à Mme Récamier, en lui donnant son premier manuscrit en 1822, c’est la simple histoire de son enfance et de sa jeunesse, sous une forme «convenable à [sa] dignité d’homme», comme il le dit dès 1806. Le projet autobiographique était, en effet, à cette époque de la vie de Chateaubriand, au premier plan de ses préoccupations, comme en témoignent René et l’Itinéraire de Paris à Jérusalem. Toutefois, les Mémoires devenaient de plus en plus, pour l’auteur, un essai sur lui-même, et Chateaubriand s’inspirait parfois directement de Montaigne. À cela s’ajoute la perspective historique du texte, son caractère de Mémoires proprement dits. Lorsque Chateaubriand lisait, en 1834, toujours dans le salon de Mme Récamier, des extraits de la première (enfance et jeunesse) et de la quatrième (1830-1833) partie des Mémoires, il pouvait présenter à un public restreint ces deux facettes de son œuvre, en même temps que les deux extrémités de l’édifice; il lui restait à accomplir la construction des deux parties intermédiaires (1800-1814 et 1814-1830), couvrant les époques où lui-même avait plongé dans l’Histoire collective. En 1832, il parlait de ses Mémoires à Augustin Thierry: «Je les agrandis, je les complète, j’y mettrai beaucoup d’histoire générale.» Il pensait à la partie historique sur Napoléon (pour laquelle il puisait dans Ségur: Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812) et à celle consacrée à la Restauration (pour laquelle il disposait personnellement de toute une série de documents). Chateaubriand se faisait donc historien en même temps qu’autobiographe.

 

Synopsis

Les Mémoires couvrent les trois ou quatre grandes époques de la vie de Chateaubriand coïncidant avec les époques importantes de l’histoire politique de la France: 1769-1800 (la carrière du «voyageur»), 1800-1814 (celle du «littérateur»), 1814-1830 (celle de «l’homme d’État»), et l’après-juillet 1830.
La première partie se termine bien par une longue série de voyages, mais c’est également l’époque de l’enfance passée au château de Combourg, où il s’arrête plus particulièrement au portrait de sa sœur Lucile et à celui, presque lugubre, du père, vieux marin et négociant, renfrogné et sévère. Par la suite, l’auteur raconte longuement son voyage en Amérique (1791-1792), l’émigration en Angleterre (1793-1800), où il rencontre la jeune Charlotte Ives et écrit ou prépare ses premières œuvres (l’Essai sur les révolutions, les Natchez). Deux ou trois fois, Chateaubriand passe par Paris (livres V, IX) et en profite pour décrire la vie parisienne sous la Révolution et les protagonistes de celle-ci. Il intègre, dans son texte, d’autres genres littéraires apparentés à l’autobiographie: le récit de voyage en citant son Voyage en Amérique, et l’essai en insérant des «Incidences», c’est-à-dire des digressions descriptives, par exemple sur la littérature anglaise (XII).

La deuxième partie est consacrée aux premiers succès littéraires de Chateaubriand (Atala, le Génie du christianisme, XIII), puis à ses premiers pas dans le monde politique: un poste de secrétaire d’ambassade à Rome duquel il démissionne dès 1804 après l’arrestation et l’exécution du duc d’Enghien dont il raconte le procès (XVI). Autres morts: celle de son amie Pauline de Beaumont survenue à Rome en 1803 (XV), celle de sa sœur Lucile (livre XVII). En outre, plusieurs chapitres résument son voyage en Orient de 1806-1807.

La troisième partie comprend deux sections: d’abord l’histoire de Bonaparte (et de Napoléon) depuis sa naissance jusqu’à sa mort à Sainte-Hélène, avec, pour les années 1814 et 1815, le rôle politique de Chateaubriand, placé entre Louis XVIII, Fouché et Talleyrand, ainsi que ses jugements sur la politique de l’une et de l’autre partie, monarchique et impériale (XIX-XXIV, véritable leçon d’Histoire). La suite de la troisième partie contient l’histoire de la carrière politique proprement dite de Chateaubriand: son engagement «ultra» (le pamphlet de la Monarchie selon la Charte, 1816), son action antiministérielle avec son périodique le Conservateur, et son poste d’ambassadeur à Berlin en 1821 (XXV-XXVI). En 1822, il est nommé ambassadeur à Londres, où il participe à la préparation du congrès de Vérone… et revoit Charlotte Ives (XXVII) avant de regagner Paris où l’attend le poste de ministre des Affaires étrangères avec «sa» guerre d’Espagne en 1824. Son bref séjour comme ambassadeur à Rome est évoqué dans les deux livres suivants (XXIX-XXX), alors que l’année 1830 occupe trois livres contenant l’histoire de la crise politique de 1829 et celle, racontée dans les détails, de la révolution de Juillet et de ses suites, avec le grand discours d’adieu de Chateaubriand au Sénat, le 7 août 1830 (XXXI-XXXIV).

Suivent, dans la quatrième partie, le récit des voyages en Suisse (XXXV), son ralliement à la cause de la duchesse de Berry, et ses deux voyages à Prague (où il revoit Charles X exilé) au service de l’extravagante duchesse (XXXVI-XLI), l’ensemble culminant avec une saisissante description de Venise au livre XXXIX. Un dernier livre (XLII) clôt l’édifice, avec des portraits d’hommes politiques (Thiers, La Fayette, Talleyrand), quelques pages pour un portrait de George Sand, et, finalement, la Conclusion, préparée depuis 1833, dans laquelle Chateaubriand livre sur un ton désabusé son ultime diagnostic sur la France et l’«avenir du monde» qu’il juge promis au règne de la démocratie.

 

Critique

«Chaque homme renferme en soi un monde à part, étranger aux lois et aux destinées générales des siècles» (XVI, 6); néanmoins, ajoute Chateaubriand, «nous travaillons tous un à un à la chaîne de l’histoire commune». Les Mémoires semblent bien être fondés sur une dialectique de l’homme seul et de l’Histoire. Cette dialectique forme peut-être le substrat intime de l’œuvre, dans la mesure où Chateaubriand ne cesse d’insister sur sa propre dualité d’homme «du siècle» et d’homme «songeur». La narration, elle, est structurée et relancée à tout moment par une autre dialectique: celle de la mémoire et du temps. En effet, si l’on considère d’abord ce dernier rapport, on s’aperçoit que le mémorialiste se penche sur le passé tel qu’il l’a vécu, c’est-à-dire sur son propre temps «perdu», dans l’intention de le ressaisir tout en reconnaissant sa perte, et pour le teinter des couleurs de tout ce qui est arrivé depuis; ce procédé ressort clairement d’une série de «prologues» aux divers livres, ainsi que de plusieurs passages glissés dans le récit, qui rapprochent le présent de la narration du passé narré, alors même que la datation des livres rappelle la distance temporelle séparant le narrateur de l’objet de son discours. L’autobiographe ne prétend pas construire une durée ou une permanence; au contraire, il constate une discontinuité et une perte: «Moi qui me débats contre le temps, moi qui cherche à lui faire rendre compte de ce qu’il a vu […], que suis-je entre les mains de ce Temps, de ce grand dévorateur des siècles?» (XXII, 16). Le moi continuellement recherché dans les Mémoires ne se laisse pas figer dans le temps ni définir dans l’espace: Chateaubriand voudrait se fixer à Rome où l’histoire entière de la civilisation lui semble être présente comme en un palimpseste… Il ne le pourra jamais, car le «Juif errant» qu’il est selon lui-même ne fait que plonger sans cesse dans le vide creusé par le temps. Il ne peut donc échapper à la hantise de tout mémorialiste: celle du vide et de la perte, donc de la mort.

Ce thème de la mort est, en effet, dominant d’un bout à l’autre des Mémoires d’outre-tombe, tant au niveau de l’existence privée qu’à celui de l’Histoire. Chateaubriand recense tous ceux qu’il a vu mourir devant lui, ou à l’horizon éloigné de la Révolution: sa famille décimée par les événements, Pauline morte dans ses bras, Lucile morte subitement — peut-être un suicide; le duc d’Enghien fusillé comme Armand de Chateaubriand, royaliste appréhendé par les sbires de Napoléon, tous les Grands de ce monde présents naguère au congrès de Vérone (XXXIX, 3). Chateaubriand fait consciemment et consciencieusement de ses Mémoires un «obituaire», un mausolée rempli de fantômes, fussent-ils encore vivants tel le roi Charles X exilé à Prague. En ouverture, Paris sous la Révolution (V), où Chateaubriand, témoin oculaire, regarde les têtes de MM. Foulon et Berthier portées sur des piques par les premiers révolutionnaires; et même dans son propre pays, la Bretagne, il voit «couler les premières gouttes de sang que la Révolution devait répandre». C’est par la mort de l’ordre ancien, du «vieux rivage où [il est] né» (Conclusion) que tout commence. Au finale, Venise domine l’image du monde, ville tombant en ruine, avec ses gondoles qui ressemblent à la barque de Charon. Les Mémoires eux-mêmes, dit-il, se construisent à partir «des ossements et des ruines», c’est-à-dire à l’aide de fragments de souvenirs.

Cependant, l’autre rapport dialectique fondamental, celui qui relie l’homme à l’Histoire, donne à l’ensemble des Mémoires une cohérence supplémentaire et permet à l’auteur de se mettre en avant comme celui qui, ayant «fait de l’Histoire», dès lors «la pouvai[t] écrire» (Conclusion). L’écrivain devient, ainsi, en quelque sorte, la conscience du temps: ainsi, il acquiert le droit de rapprocher des strates temporelles différentes, de comparer l’un et l’autre «rivage» de sa vie; lui seul peut aussi rapprocher des personnages éloignés les uns des autres pour mieux voir leurs différences (Washington et Napoléon, par exemple, représentant chacun son siècle, XIV). C’est également ce «je», conscience de l’Histoire, qui juge le rôle des différents révolutionnaires (V, IX). C’est encore ce «je» qui note les coïncidences significatives, comme par exemple celle de sa propre présence à Venise après Rousseau et Byron (XXXIX). Enfin, les descriptions lui permettent de se tailler une place dans l’espace, par son regard parcourant le monde qui l’entoure, l’ordonnant, si possible, et le soumettant à toutes sortes de jeux métaphoriques, la mer devenant son berceau, et l’oiseau l’image de ce voyageur qu’il ne cesse d’être. «J’ai traversé une belle contrée, remplie de votre souvenir; il me consolait, sans pour autant m’ôter la tristesse de tous les autres souvenirs que je rencontrais à chaque pas [ceux de Pauline de Beaumont]. […] Enfin, je suis entré dans Rome. Ses monuments, après ceux d’Athènes, comme je le craignais, m’ont paru moins parfaits. Ma mémoire des lieux, étonnante et cruelle à la fois, ne m’avait pas laissé oublier une seule pierre» (XXXIX, 3): le voyageur ranime le souvenir de Mme Récamier, le rapproche de celui de Mme de Beaumont; en même temps, sa mémoire historique le porte de Rome à Athènes: tout a changé, à ce qu’il lui semble, mais tout est toujours là, objet de la même conscience chez le même narrateur.

Cette superposition lui permet de dépasser les contradictions vécues dans sa vie personnelle aussi bien que publique. Chateaubriand peut ainsi situer son vrai moi en dehors de l’Histoire et du temps, se porter déjà, en écrivant, «outre-tombe». Il a, certes, pour cela, des raisons qui ne tiennent pas seulement aux soucis de l’autobiographe et du mémorialiste désireux de parfaire un volumineux monument de souvenirs. Chateaubriand, en effet, est en plein désaccord avec son siècle, et non seulement avec Napoléon, toujours méfiant à son égard, ou Louis XVIII, ou Charles X qui lui faisaient grief de sa double attitude d’ultra et de libéral (Chateaubriand est le grand défenseur de la liberté de la presse). Il a soin de se justifier, d’expliquer tous ses démêlés avec les Grands; il en est ainsi de sa démission provoquée par l’exécution du duc d’Enghien (XVI), de sa brochure la Monarchie selon la Charte (XXV), de son rôle politique à l’aube des Trois Glorieuses (XXXI), de sa démission de la pairie après l’élection de Louis-Philippe (XXXIII), et enfin, de son désaveu à l’égard des Bourbons exilés (la lettre à Madame la Dauphine «qui devait [lui] casser le cou», XXXIX). Autant de preuves d’une attitude critique qui rompt souvent avec le conformisme des puissants, mais aussi de signes de sa position à l’écart de tout. Ce désaccord fondamental assigne à Chateaubriand, pour toute scène d’action, l’écriture. Mais cette position permet précisément au mémorialiste de s’élever au-dessus des autres, et de s’écrier, au moment où, symboliquement, il «monte» vers le Hradschin à Prague: «Les enchaînements de l’Histoire, le sort des hommes, la destruction des empires, les desseins de la Providence se présentaient à ma mémoire en s’identifiant aux souvenirs de ma propre destinée […]» (XXXVII, 1). Inscription de Chateaubriand dans l’Histoire à part, exclu, seul, pour tout dire: romantique.

Le projet romantique d’écrire sa propre vie, de se mettre à la recherche de son moi mystérieux et de se faire le témoin de son temps, double projet dangereux, ne peut réussir que dans la mesure où l’auteur se pense un être double. C’est le cas de Chateaubriand qui s’est senti à la fois «en dedans et à côté de [son] siècle» («Préface testamentaire», datant de 1833). Que le monde et l’homme ne puissent s’identifier l’un à l’autre qu’en dehors de l’Histoire, dans une synthèse «écrite», comme le sont les Mémoires d’outre-tombe, c’est bien la manifestation du caractère romantique du texte, rédigé à une époque de décomposition qui relègue les penseurs à la solitude: «Ma vie solitaire et silencieuse marchait au travers du tumulte et du bruit avec les filles de mon imagination» (Conclusion), finit-il par écrire pour résumer, tant bien que mal, toute une existence et pour en justifier le compte rendu dans l’œuvre qui ne cesse d’en rechercher l’unité.

 

H. P. LUND

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994