Poésies

Arthur Rimbaud

1892

Poésies

 

POÉSIES. Ensemble des textes poétiques en vers d’Arthur Rimbaud (1854-1891), publié à Paris en 1892; réédition chez Vanier en 1895, avec une Préface de Paul Verlaine, sous le titre de Poésies complètes. En 1891, une édition intitulée Reliquaire. Poésies avait paru chez Léon Genonceaux mais elle avait été rapidement retirée du commerce.

Rimbaud n’a jamais rassemblé et ordonné ses poèmes afin d’en publier un recueil; et son œuvre, lorsqu’elle a échappé au reniement ou à la destruction à laquelle il la vouait souvent, comporte des ensembles de provenances et de périodes diverses. Quand il n’a pas regroupé ses poèmes, c’est l’ordre chronologique de la composition qui prévaut, à condition toutefois que les dates soient précisées sur les textes ou puissent être retrouvées.

Synopsis

“Les Étrennes des orphelins” sont le premier poème connu de Rimbaud; il fut publié dans la Revue pour tous le 2 janvier 1870. Le «Cahier de Douai», appelé aussi «Recueil Demeny», rassemble des poèmes que l’auteur, en septembre puis octobre 1870, entreprit de copier à l’intention du jeune poète Paul Demeny, à Douai, chez les tantes de son professeur Izambard qui l’avaient accueilli après ses fugues. Cet ensemble contient vingt-deux pièces, la plupart datées de l’année 1870 — “les Étrennes des orphelins” n’y figurent pas. Il s’ouvre sur “Première Soirée” — publié sous le titre “Trois Baisers” dans la Charge le 13 août 1870 — et se termine par “Ma bohème”. Il comporte des textes, le plus souvent en alexandrins, de longueur et d’inspiration diverses parmi lesquels “Sensation”, “Ophélie”, “Bal des pendus”, “Vénus anadyomène”, “Roman”, “le Dormeur du val”. Durant l’été 1871, Rimbaud demande à Demeny de brûler le «Cahier de Douai» qu’il juge désormais dépassé. En effet, à la fin de l’année 1870 et durant l’année 1871, de nouveaux poèmes ont vu le jour: “les Assis”, “les Premières Communions”, “le Bateau ivre”, ”Voyelles”. Enfin, un dernier ensemble d’une quinzaine de poèmes écrits sans doute en 1872 fut publié avec les Illuminations. Ces textes poétiques, certainement indépendants des poèmes en prose des Illuminations, sont désormais recueillis séparément sous le titre de «Vers nouveaux» ou de «Derniers Vers». On y trouve notamment “Larme”, “la Rivière de Cassis”, “Comédie de la soif”, “Fêtes de la patience”, “Honte”.

 

Critique

Le «Cahier de Douai» comporte des pièces encore relativement traditionnelles dans leur facture. Le vers — en général l’alexandrin et parfois l’octosyllabe — est régulier et les formes de l’ode et du sonnet sont largement représentées. Certains poèmes, d’ailleurs contigus, s’inscrivent explicitement dans la tradition littéraire: “Ophélie”, “Bal des pendus”, “le Châtiment de Tartufe”. L’originalité et la force d’une voix s’imposent toutefois. Cette voix est celle de la jeunesse: «On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans» (“Roman”), «Dix-sept ans! Tu seras heureuse!» (“les Reparties de Nina”). Un élan sans borne, que “Roman” développe sur le mode «pas sérieux» et “Ophélie” sur le mode tragique, anime tout le recueil. Ouverte sur l’infini des possibles, la poésie rimbaldienne se conjugue volontiers au futur, temps de l’absolue liberté: «Par les soirs bleus d’été, j’irai par les sentiers / […] Je laisserai le vent baigner ma tête nue» (“Sensation”), tandis que le présent frémit de l’imminence d’une promesse: «Nuit de juin! Dix-sept ans! — On se laisse griser. / La sève est du champagne et vous monte à la tête… / On divague; on se sent aux lèvres un baiser / Qui palpite là, comme une petite bête» (“Roman”). L’objet de cet ardent désir, toujours en alerte, c’est l’expérience amoureuse, bien sûr, que “Première Soirée”, “Roman”, “Rêvé pour l’hiver” ou “la Maline” développent dans un registre de badinage érotique et “les Reparties de Nina” dans un registre bucolique et sentimental. Mais l’expérience majeure, à la fois poétique et vitale — ces deux aspects sont toujours indissociables chez Rimbaud —, est celle du voyage, ou plus exactement de la marche dépourvue de but précis, sans trêve, portée en avant: «Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées; / Mon paletot aussi devenait idéal; / J’allais sous le ciel, Muse! et j’étais ton féal; / Oh! là! là! que d’amours splendides j’ai rêvées!» (“Ma bohème”). “Au Cabaret vert” et “Sensation” disent cette même euphorie d’un corps à corps avec le monde pourvoyeur d’une ivresse cosmique. Profondément ancré dans la matérialité de la sensation, cet univers poétique exclut l’idéalisme. Ainsi, Ophélie meurt pour avoir fait de trop beaux rêves, dont d’autres poèmes dénoncent le leurre avec cynisme. Le sonnet “Vénus anadyomène” joue la provocation pour tourner en dérision la divinité qu’un précédent poème, “Soleil et chair”, célébrait avec vénération: «Les reins portent deux mots gravés: “Clara Venus”; / — Et tout ce corps remue et tend sa large croupe / Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.» “Les Reparties de Nina”, après un long discours attribué à «Lui» et dépeignant les charmes d’un amour pastoral, vient buter sur cette ultime et laconique réponse: «Elle — Et mon bureau?» Grinçante et révoltée, la poésie rimbaldienne fustige les misères du monde contemporain: “À la musique” est une satire des «bourgeois poussifs», “les Effarés” et “le Dormeur du val” offrent le tragique spectacle de la faim et de la guerre.

Plus audacieux à tous égards, les poèmes de 1871 poussent plus loin la charge ironique et le sarcasme. “Les Assis” ou “Accroupissements”, dont le titre désigne symboliquement la médiocrité, dressent d’impitoyables et grotesques portraits. La religion surtout est l’objet d’agressives invectives, notamment dans “les Pauvres à l’église” ou “les Premières Communions ”. Résolument irrévérencieux, le poème blasphème, associant le Ciel à la déjection: «Je pisse vers les cieux bruns, très haut et très loin» (“Oraison du soir”). Le vocable, matière à part entière, prend littéralement corps. Ainsi, le sonnet “Voyelles” fait de la lettre une matière sensible dont le poète a le secret, connaît «l’alchimie»: «A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu: voyelles, / Je dirai quelque jour vos naissances latentes.» À grand renfort d’assonances, d’allitérations, de mots rares et compliqués, la profusion verbale sature le texte: «Un hydrolat lacrymal lave / Les cieux vert-chou: / Sous l’arbre tendronnier qui bave […], / Vos caoutchoucs» (“Mes petites amoureuses”). Les mots et le rythme qu’ils imposent acquièrent alors une présence telle que, pouvoir de la magie et de la révolte destructrice du poète, le sens est au bord de l’anéantissement: «Ils ont schako, sabre et tam-tam / Non la vieille boîte à bougies / Et des yoles qui n’ont jam, jam…» (“Chant de guerre parisien”). “Le Bateau ivre”, longue coulée d’alexandrins à la première personne, témoigne de la force de cette écriture dont l’exubérance excède la logique et la signification pour imposer la vision radieuse et hallucinée du poète voyant: «Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir!»

Plus dépouillés, les «Vers nouveaux» déploient une parole qui semble soumise à la spontanéité de son propre flux: «Et toute vengeance? Rien!… — Mais si, toute encor» (“Qu’est-ce pour nous, mon cœur…”). Rudimentaire, la syntaxe mime les sauts de la pensée. Des répliques s’échangent, simples et rapides, au rythme d’un dialogue ou d’un monologue intérieur. La phrase, nominale, pose l’évidence d’énigmatiques objets: «Plates-bandes d’amarantes jusqu’à / L’agréable palais de Jupiter» (“Plates-bandes”). Le présent est de même utilisé pour montrer, pour faire advenir des présences, ici et maintenant dans le texte: «La chambre est ouverte au ciel bleu-turquin; / Pas de place: des coffrets et des huches! / Dehors le mur est plein d’aristoloches / Où vibrent les gencives des lutins» (“Jeune Ménage”). L’impression d’immédiateté est également créée par de multiples adresses qui font du poème une sorte d’urgente sommation: «Viens, les Vins vont aux plages / Et les flots par millions! / Vois le Bitter sauvage / Rouler du haut des monts!» (“Comédie de la soif”). Ici encore, le mouvement impose son rythme et sa nécessité mais avec une ardeur plus précipitée et impérieuse que dans les poèmes précédents; la soif et la faim, métaphores de toute aspiration, sont omniprésentes. Les «Vers nouveaux» ont en outre une apparence parfois verlainienne et les allusions au poète ami sont, dans “Honte” par exemple, presque explicites: c’est que Rimbaud les compose auprès de Verlaine, qui écrit alors les Romances sans paroles. Ces pièces comportent maintes allusions au chant, et certain d’entre-elles — par exemple “Fêtes de la patience”, du fait de la brièveté métrique et de la reprise de certains vers ou de strophes entières qui prennent l’allure de refrains —, s’apparentent à la chanson. Cependant, l’esthétique rimbaldienne demeure radicalement distincte de celle de Verlaine et le dépouillement des «Vers nouveaux» n’a rien d’un affadissement. La poésie est comme plus brute, âpre et tendue. Cette ultime simplicité porte Rimbaud au seuil de la dépossession — «Que comprendre à ma parole?» (“Ô saisons, ô châteaux”) — et du silence.

 

A. SCHWEIGER

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994