Le Cornet à dés
Cornet à dés (le)
CORNET À DÉS (le). Recueil poétique de Max Jacob (1876-1944), publié à Paris à compte d’auteur en 1916.
Synopsis
Ces quelque cent soixante récits assez brefs, assortis de réflexions teintées d’humour ou désabusées, trouvent leur matière dans les sujets les plus divers. Max Jacob peut s’inspirer de l’actualité politique nationale (les expositions coloniales), internationale (l’accession du Japon au rang de grande puissance), ou des débats artistiques contemporains (cubisme, modernisme, rejet de la culture classique). Il peut aussi puiser dans le bric à brac de ses nombreux souvenirs de lecture, où se côtoient le Petit Poucet et Fantômas, les Mémoires de Sarah Bernhardt ou d’une de ses consœurs et l’Ancien Testament, où se confrontent les différents genres (enquête journalistique, compte rendu critique, pastiche, roman populaire, etc.). Il peut encore trouver dans sa vie l’origine de certains de ses poèmes: le passé (l’enfance à Quimper), le présent (la rue Ravignan, sa situation précaire qui affleure dans les notes obsédantes de la blanchisseuse). Ces divers éléments sont repris, non pour eux-mêmes, mais fondus ensemble dans le poème qui défie toujours toute logique et s’abandonne aux «données de l’inconscient». Jetés au hasard du cornet, les dés composent un poème à la formule toujours nouvelle. Cependant, si l’humour domine dans la première partie, il fait une place dans la deuxième partie du recueil à un lyrisme plus douloureux et parfois désespéré.
Critique
Max Jacob fut une des figures légendaires de la bohème montmartroise, aux côtés d’André Salmon et de Guillaume Apollinaire au début de ce siècle. L’humour, la fantaisie surgissent dans un jeu de mots (paralysie/parasitisme), qui annonce parfois les créations surréalistes d’un Desnos (voir Corps et Biens, “Rrose Sélavy”): «le godet du gouleau et la goulette du goût d’eau»; ils naissent aussi des effets de surprise créés par la référence explicite à un genre littéraire (“Genre biographique”, “Roman feuilleton”) et l’exploitation ironique et banalisante qu’en fait l’auteur («Que venait faire notre héros dans cette vieille cité de Chartres, qui est si connue? Il venait chercher un médecin»), au point de remettre en question, bien avant le Nouveau Roman, et comme Paul Valéry, des modèles romanesques reconnus et de plonger dans l’embarras la logique rationnelle qui les sous-tend (“les Indigents non ambulants et les autres”, “Roman populaire”). À ce plaisir de la mystification est livrée toute la tradition littéraire, de même que toute une tradition poétique sera analysée dans le Laboratoire central.
Bien qu’il écrive des poèmes qui ne sont pas dans le goût des siens, bien qu’il adopte une écriture fondée sur le refus de Baudelaire («Mon enfant, ma sœur, tu pleures aujourd’hui: tu regrettes la foire de Quimper»), de Rimbaud, de Victor Hugo, au romantisme trop déclamatoire et trop épique (“Poème déclamatoire”), bien qu’il prenne souvent le parti de la parodie littéraire, faisant se côtoyer le fantastique Fantômas (voir Robert Desnos, Fortunes) et le cygne des symbolistes, livré aux calembours («Sous le nom d’éder, les cygnes aidèrent à l’édredon»), Max Jacob a conscience de contribuer à la définition du poème en prose. Bref, clos sur lui-même, souvent narratif, le poème en prose, comme toute «œuvre d’art […] vaut par [lui-même] et non par la confrontation qu’on peut faire avec la réalité». Il doit sa logique à l’«esprit nouveau» dont Max Jacob définit les modes d’expression dans son Art poétique (1922) ouvert à l’exotisme des voyages, au prosaïsme des «noms de rues et d’enseignes» et à «l’air de rêve», aux «conclusions imprévues». Car toute cette dérision de la littérature n’est pas gratuite: à travers le langage et dans la rupture avec la cohérence spatio-temporelle du récit réaliste, le sujet écrivant et le lecteur se tournent vers le mystère et l’inconnu: «Soleil! Que de mystères tu éclaires autour de toi.» Dans le grand spectacle du monde, le poète décrypte les signes d’une énigme (“Mystère du ciel”). Et l’humour recouvre mal l’angoisse d’un être qui, pour avoir rompu avec la sécurisante logique de ses aînés, se penche sur des «précipices», habités par «la mort, la misère et l’infamie». Quant au retour vers le passé familial, le monde des «ivresses», il n’est que “Retour philosophique vers ce qui n’est plus”.
Selon Max Jacob, une œuvre doit être «située» (Préface de 1916): le poème ne peut se contenter de décrire, mais il doit être composé de matériaux que l’artiste assemble en vue de créer une émotion. Plus son prétexte sera dénaturé, plus il sera imprévu pour le lecteur (“la Guerre”). Cette esthétique du dépaysement, où Max Jacob cherche non à surprendre mais à «transplanter» son lecteur, tourne le dos à la réalité et fait de l’œuvre un objet clos sur lui-même, possédant ses lois internes, et mettant à l’épreuve son propre langage, comme, à la même époque, le cubisme analytique de Picasso et de Braque.
D. ALEXANDRE
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994