L’Exil et le Royaume
Exil et le Royaume (l’)
EXIL ET LE ROYAUME (l’). Recueil de nouvelles d’Albert Camus (1913-1960), publié à Paris chez Gallimard en 1957.
Camus conçoit en 1952 le plan de ce qu’il nomme alors les «Nouvelles de l’exil». Les polémiques que lui ont values l’Homme révolté (1951), l’aggravation de son état de santé, un sentiment d’isolement au sein de la communauté des intellectuels parisiens expliquent le ton souvent amer de ces six récits, «récits à la suite, bien qu’ils aient été repris et travaillés séparément», lit-on dans le Prière d’insérer (1957). Dans l’intervalle a été composée et publiée la Chute (1956), qui devait d’abord faire partie du recueil.
Synopsis
«La Femme adultère». Janine accompagne son mari, qui voyage pour affaires dans le désert algérien. Leur vie s’est jusqu’à présent déroulée sans accrocs et sans mystère. Une nuit, elle quitte le lit conjugal pour respirer seule la fraîcheur enivrante du ciel étoilé; c’est sa première infidélité.
«Le Renégat ou Un esprit confus». Un missionnaire a été envoyé dans le sud de l’Algérie pour prêcher la charité aux «sauvages». Ceux-ci lui ont arraché la langue. Il attend dans un esprit de révolte le missionnaire qui doit le remplacer. Son soliloque haineux s’achève pourtant sur une conversion à la douceur.
«Les Muets». Yvars, à quarante ans, commence à sentir le poids de l’âge. À la tonnellerie, après vingt jours de grève, il retrouve son travail, ses collègues, le patron qui n’a rien voulu céder, et dont la petite fille tombe subitement malade. Par-delà le conflit social s’instaure entre le patron et ses ouvriers une esquisse de communion muette.
«L’Hôte». Daru, instituteur dans le Sud algérien, reçoit d’un ami gendarme la mission de livrer un criminel, un Arabe qui a tué son cousin. Après l’avoir nourri et hébergé, Daru conduit son prisonnier à la croisée des sentiers qui mènent à la gendarmerie ou vers la région des tribus nomades. L’Arabe s’achemine de lui-même vers la gendarmerie. En rentrant chez lui, Daru découvre des menaces inscrites contre lui sur le tableau de la salle de classe.
«Jonas». Jonas, artiste-peintre, habite Montmartre. Il a la chance de vivre de son art, d’avoir une épouse dévouée, et son succès lui vaut de nombreux amis. Ce succès même va pourtant tarir son inspiration. Il se réfugie dans l’obscurité. Son ami Rateau le trouve, pour finir, devant une toile blanche où il n’a tracé qu’un mot, dont on ne sait si on doit y lire «solitaire» ou «solidaire».
«La pierre qui pousse». D’Arrast, un Européen au passé mystérieux, voyage au Brésil parmi des indigènes. Il rencontre un cuisinier qui, pour remercier le ciel de l’avoir sauvé, a fait vœu de porter sur sa tête une pierre de cinquante kilos. Quand il est au bord de l’épuisement, d’Arrast le relaie et dépose la pierre dans une case où des indigènes se serrent pour lui faire une place: «Assieds-toi avec nous.»
Critique
«Un seul thème […], celui de l’exil, y est traité de façon différente, depuis le monologue intérieur jusqu’au récit réaliste», explique Camus. Le monologue est celui du «Renégat» — la plus énigmatique des six nouvelles, jusque dans son dénouement qui rappelle la conversion finale de Meursault dans l’Étranger, à ceci près que le missionnaire se soustrait ici au sentiment de révolte. Le «récit réaliste» est sans doute «les Muets», où Camus, se rappelant l’atelier de son oncle, tonnelier à Belcourt, renoue avec l’imagination tendre et pudique de l’Envers et l’Endroit, sa première œuvre (1937). L’exil d’Yvars parmi ses compagnons de travail n’est guère différent de celui que Camus connaît parmi ses pairs; comme Yvars aussi, sentant la jeunesse le fuir, Camus n’ose plus regarder vers cette mer qui appelle aux simples joies du corps. Plus directement, il transpose son drame dans l’aventure de Jonas, artiste célébré et pourtant incompris, que guette la stérilité; mais aussi dans celle de Daru, écartelé entre deux conceptions de la justice (écrit avant novembre 1954, «l’Hôte» présage si bien le dilemme que Camus vivra au moment de la guerre d’Algérie qu’il en atténuera certaines formulations qui auraient passé pour des prises de position).
«Quant au royaume dont il est question aussi dans le titre, écrit encore Camus, il coïncide avec une certaine vie libre et nue que nous avons à retrouver, pour renaître enfin.» Exilée au sein de son couple, Janine conquiert, en communiant avec le ciel étoilé (autre rappel de la dernière page de l’Étranger), une libération éphémère qui lui donne le même remords qu’un adultère. Exilé au Brésil, le d’Arrast de «La pierre qui pousse» découvre, dans la solidarité chaleureuse offerte par un peuple de primitifs, une liberté plus vraie que celle de l’aventure (de même, dans la Chute, Clamence s’exile-t-il au Mexico-City, un bar à Amsterdam, pour tenter de renaître à lui-même en compagnie de «primates»). Mais le «royaume» ne se présente pas toujours avec des signes clairement visibles: confronté au désespoir de la solitude, l’artiste trouve plus difficilement qu’un instituteur, un ouvrier, un aventurier (ou encore un médecin, comme le docteur Rieux, narrateur de la Peste) les formes d’une solidarité qui le lie au reste des hommes. D’Arrast voit le visage de son compagnon, nouveau Sisyphe dont il roule à son tour le rocher, et celui des frères qui l’accueillent dans leur cercle; Jonas, lui, ne sait rien de ceux pour qui il recommence indéfiniment sa tâche, et cette ignorance menace jusqu’à son pouvoir de création. À l’image de Jonas, Camus sera bientôt plus célébré que jamais (il reçoit en 1957 le prix Nobel de littérature), mais, sauf dans les derniers mois de son existence où il entreprend le Premier Homme, il ne produira plus rien jusqu’à sa mort, en janvier 1960.
P.-L. REY
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994