les Passions de l’âme

René Descartes

1649

Passions de l’âme (les)

 

PASSIONS DE L’ÂME (les). Traité philosophique de René Descartes (1596-1650), publié à Amsterdam et à Paris chez Le Gras en 1649.

La philosophie dans son ensemble est comparée par Descartes à un arbre «dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences, qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la morale» (Lettre-préface au traducteur des Principia, 1647). Dans son ambition de traiter de toute la philosophie par ordre, jusqu’où Descartes s’est-il avancé et où situer les Passions de l’âme dans la réalisation de son dessein? La métaphysique est élucidée dans les Meditationes (1641) et la première partie des Principia philosophiae, rédigés en latin (1644); les trois autres parties de ce dernier ouvrage contiennent «tout ce qu’il y a de plus général en physique». Pour le compléter, une explication physiologique de l’homme serait nécessaire, après quoi pourraient être exposées la médecine, la mécanique et la morale. Aucun traité achevé ne viendra remplir exactement ce programme: l’arbre cartésien est coupé aux deux tiers de son tronc. Des circonstances extérieures vont permettre cependant au philosophe de donner comme en abrégé le reste de son système. La princesse Élisabeth de Bohême, en effet, la plus célèbre des correspondantes de Descartes avec la reine Christine de Suède, insiste pour qu’il prenne «la peine de décrire comment [l’] agitation particulière des esprits sert à former toutes les passions que nous expérimentons» (lettre du 28 octobre 1645). C’est pour elle que Descartes trace, pendant l’hiver 1645-1646, un premier crayon du traité des Passions de l’âme. En 1647, il en envoie une version probablement retouchée à la reine Christine: à partir de là, l’existence du manuscrit s’ébruite en France et les amis de Descartes le pressent de consentir à la publication — à quoi il se résout en 1649, après avoir augmenté son texte d’un tiers «pour le rendre plus intelligible». Le thème des passions fournissait à Descartes l’occasion de présenter au public — moins d’un an avant sa mort — l’agencement de sa morale avec une physiologie purement mécaniste.

 

Synopsis

Première partie. «Des passions en général et, par occasion, de toute la nature de l’homme». Les pensées sont de deux sortes: les unes sont des actions de l’âme, à savoir ses volontés; les autres sont ses passions, à savoir «toutes les sortes de perceptions ou connaissances qui se trouvent en nous» (article 17). Ces perceptions sont rapportées ou aux objets de nos sens (la lumière), ou à notre corps (la faim), ou à notre âme (la joie): les dernières seules constituent des passions au sens strict. Celles-ci sont causées et entretenues par les «esprits animaux» selon qu’ils impriment tel ou tel mouvement à la glande pinéale, point de jonction dans le cerveau entre l’âme et le corps. L’âme, pour sa part, ne peut pas maîtriser directement ses passions, mais elle peut indirectement les exciter ou les vaincre «par la représentation des choses qui ont coutume d’être jointes avec les passions que nous voulons avoir et qui sont contraires à celles que nous voulons rejeter» (45) — cette représentation ayant la force de changer le cours des esprits qui affluent contre la glande.

Deuxième partie. «Du nombre et de l’ordre des passions, et de l’explication des six primitives». «L’usage de toutes les passions consiste en cela seul qu’elles disposent l’âme à vouloir les choses que la nature dicte nous être utiles et à persister en cette volonté» (52). Le nombre des passions dépendra donc des diverses façons dont les sens peuvent, à notre avantage, être mus par leurs objets. Il se ramène en dernière analyse à six, les autres émotions n’étant que des espèces ou des combinaisons de l’admiration, de l’amour, de la haine, du désir, de la joie et de la tristesse. Toutes nous portant à l’action par l’entremise du désir, c’est à régler celui-ci que s’attache essentiellement la morale, et l’on ne saurait mieux le borner qu’en lui donnant pour unique objet les choses qui dépendent de nous.

Troisième partie. «Des passions particulières». Il s’agit de celles qui dérivent des six passions primitives analysées dans la deuxième partie. L’admiration, par exemple, se divise en deux espèces: l’estime — qui engendre l’orgueil, la générosité et la vénération —, le mépris — qui engendre l’humilité, la bassesse et le dédain. D’autres résultent de la combinaison de deux passions primitives, comme la pitié (où la tristesse se mêle d’amour) et la colère (où le désir accompagne la haine). En repérant leurs généalogies et leurs différences, on apprend à les connaître et par là à se prémunir contre leurs mauvais usages et leurs excès. La sagesse toutefois ne prétend pas nous en exempter, mais se mesure à la joie qu’elle peut tirer de toutes.

 

Critique

En produisant un «traité des passions», Descartes s’inscrit dans une longue tradition qui culmine avec la scolastique médiévale (notamment, dans la Summa theologica de saint Thomas d’Aquin, les questions 22 à 48 de la prima secundae) et prolifère particulièrement dans la première moitié du XVIIe siècle (le Tableau des passions humaines de Coëffeteau en 1615; les Caractères des passions par Cureau de La Chambre en 1640; De l’usage des passions par le P. Senault en 1641, etc.). Mais, sans daigner les nommer en particulier — à l’exception de Vivès, auteur en 1538 d’un De anima et vita —, il marque la distance qui le sépare de ses prédécesseurs et de ses contemporains: la distinction entre appétit concupiscible et appétit irascible est abandonnée, puisqu’il n’y a point de parties en l’âme; les passions fondamentales ne sont plus onze (comme chez saint Thomas), mais six. Surtout, la perspective a changé. «Mon dessein, explique Descartes dans une Lettre-préface, n’a pas été d’expliquer les passions en orateur, ni même en philosophe moral, mais seulement en physicien.» De là, les descriptions du trajet supposé des esprits animaux dans la genèse des diverses passions; de là, les explications fantasmatiques de la conversion des vapeurs en eau pour produire les larmes, de la rougeur des réjouis, du teint plombé des envieux. Mais, s’il est aujourd’hui facile de sourire de la physiologie cartésienne, le principe mécaniste sur lequel elle repose est celui justement qui a permis à la physiologie de naître comme science: les Passions de l’âme, en décrivant les fonctions de notre corps sur le modèle du mouvement des rouages à l’intérieur d’une montre ou d’un automate, rompent de façon décisive avec le préjugé vitaliste.

Bien qu’elles soient causées par le sang et les esprits animaux (qui en sont les plus subtiles parties), les passions ne demeurent pas moins passions de l’âme. Avec elles, on se trouve par excellence dans le domaine — problématique pour le dualisme cartésien — de l’union de l’âme et du corps. Or, ce qui devait se dire en termes mécanistes dans la description du corps doit se dire en termes finalistes dans la description du composé humain. À l’explication des passions s’ajoute maintenant leur justification, qui n’est autre qu’assurer la survie — voire le contentement — du corps d’où elles prennent naissance: «Leur usage naturel est d’inciter l’âme à consentir et contribuer aux actions qui peuvent servir à conserver le corps, où à le rendre en quelque façon plus parfait» (137). Les passions, en soi, sont donc bonnes. Davantage: ce sont les émotions qu’elles suscitent qui nous font goûter «le plus de douceur en cette vie» (212). Enfin, non seulement les passions fournissent à la vertu sa matière, mais elles peuvent elles-mêmes devenir vertus et nous faire accéder, sous les espèces de la générosité, au plus haut point de l’estime que l’homme se peut légitimement accorder.

 

G. FERREYROLLES

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994