les Escaliers de Chambord

Pascal Quignard

1989

Escaliers de Chambord (les)

 

ESCALIERS DE CHAMBORD (les). Roman de Pascal Quignard (né en 1948), publié à Paris chez Gallimard en 1989.

Synopsis
Édouard Furfooz, riche collectionneur de quarante-six ans, a étendu sur l’ensemble de l’Europe et jusqu’aux États-Unis un réseau de boutiques de luxe où se vendent des objets miniatures, des poupées, des jouets anciens d’une très grande valeur. Ses fonctions le conduisent à Rome, à Paris où se trouve le siège de sa société, à Londres et à New York. Sentimentalement instable, il délaisse sa maîtresse italienne, Francesca; s’éprend d’une élégante Parisienne, Laurence, qu’il quitte pour sa meilleure amie, Roza. Celle-ci est mère de deux enfants: un garçon et une charmante petite fille, Adriana. Soudain, Ottilia, la tante qui l’a élevé à Paris alors qu’il était enfant, téléphone de New York à Édouard, après de nombreuses années de silence. Elle souhaiterait qu’il lui trouve et lui aménage une demeure ancienne dans la région de Chambord.

En avion, au retour d’un voyage d’affaires, Édouard Furfooz écrit, machinalement, la liste des femmes qui ont occupé sa vie affective pendant un an: Francesca, Laurence, Ottilia, Roza, Adriana. Pourquoi les a-t-il aimées ou a-t-il cru les aimer? Pourquoi s’en est-il détaché? Lues verticalement, leurs initiales forment un nouveau prénom et donnent la clé de l’énigme: FLORA, une petite fille de six ans morte noyée il y a quarante ans, la seule qui ait compté pour lui au point de déterminer toute son existence.

 

Critique

Vingt-quatre chapitres, une intrigue apparemment assez mince permettent à Pascal Quignard de brosser le portrait d’un quasi-dilettante que son aisance, tant matérielle que morale ou sociale, situe au-dessus des contraintes de la vie courante. C’est la vie intérieure d’Édouard Furfooz qui forme la trame du roman. Celui-ci joint à la quête psychologique une sorte d’enquête policière: pourquoi ce personnage est-il dévoré par l’ennui, quelle est cette perpétuelle inquiétude qui le poursuit? «Il avait beau occuper, suroccuper ses journées, sans cesse il n’avait rien à faire. Il avait beau se déplacer, sans cesse, jour après jour, il n’abordait nulle part.» L’étude de ce personnage, habité par le vide, mû par le manque, se dessine en creux à travers une série de gestes dont l’insignifiance superficielle cache en fait un sens profond, celui de la névrose originelle qui transforme la vie en destin — à la fois accepté et combattu.

Entouré d’objets précieux, Édouard n’accorde en fait toute son attention, sans qu’il sache pour quelles raisons, qu’à une petite barrette de bakélite bleue trouvée dans un dépotoir abandonné près d’une plage italienne. À Chambord, il ne peut s’empêcher de revoir dans le fameux escalier de Léonard de Vinci l’image d’une petite fille qui hurlait sa joie et sa surprise lors d’une visite scolaire. Peu à peu, ces différents indices, ces «visions» s’organisent comme un rébus: une natte brune, le visage de la fillette aimée, une main tendue, mais en vain, le corps qu’emportent les vagues. Tout remonte vers Flora, figure doublement connotée: dans l’inconscient culturel comme déesse vierge, et dans la mythologie du personnage principal comme unique objet du désir.

L’étymologie même prêtée à la ville natale, Anvers («cette main archaïque, cette Antwerpen sanglante jetée dans la mer froide»), le choix du métier (ce n’est pas un hasard si la passion d’Édouard est de collectionner des jouets), son errance sentimentale s’éclairent ainsi in fine, avec la redécouverte de cet amour d’enfance au cœur du mystère de la vie adulte: «Flora Dedheim avait le corps pointu et le plus beau visage du monde.» À la fois centre symbolique et point de fuite, c’est à partir de ce visage imaginaire que se structure et se détruit tour à tour la psyché du héros. Héros moderne, conçu comme un individu solitaire, réduit à la somme de ses émotions et confronté à une double difficulté d’être: l’égoïsme et une liberté factice.

 

B. VALETTE

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994