Êtes-vous fous?

René Crevel

1929

Êtes-vous fous?

 

ÊTES-VOUS FOUS? Roman de René Crevel (1900-1935), publié à Paris chez Gallimard en 1929.

Synopsis

Un 15 octobre, Mme de Rosalba, voyante aux Batignolles, prédit à l’homme qu’elle baptise Vagualame son mariage avec une rousse, la naissance d’un enfant bleu et une rencontre avec Yolande, l’aventurière. Yolande révèle à Vagualame que, exécutée pour espionnage pendant la guerre de 1914-1918, elle doit sa résurrection aux bons soins du fakir qui, avec un énorme rat et un taureau, l’accompagne dans ses voyages. Autrefois danseuse aux Folies-Bergère, Yolande y travailla avec sa marraine la dompteuse de puces, qui, sous le nom de Mme de Rosalba, prit la succession de sa mère. Quant à sa jumelle, Pauline, épouse d’un Berlinois chirurgien pour transsexuels, elle a eu une fille rousse, «Dame de la mer». Irritée par le mépris de Vagualame, Yolande lui rappelle son passé, sa révolte contre le sanatorium, mouroir d’où il s’échappa pour sombrer dans sa propre indétermination, paralysé par son «simplexe anti-Œdipe». À Berlin, Vagualame suit Pauline à l’Institut sexuel dirigé par son mari. Atterré par les opérations chirurgicales qui s’y déroulent et par les fétichismes variés des pensionnaires, il comprend que, amoureuse d’une Américaine, «Dame de la mer», ne l’épousera pas. «Êtes-vous fous? Vous tous, prisonniers du mensonge et de la veulerie!» Désespéré, Vagualame rêve de violence purificatrice.

 

Critique

Êtes-vous fous? défie les règles mêmes du résumé, qui en retient la trame faussement événementielle mais ne saurait traduire la violente irruption d’un imaginaire bouleversant les lois de la vraisemblance romanesque. Crevel pousse à sa limite l’exaspération surréaliste du fantasme pour montrer que la folie des hommes tient, paradoxalement, à leur conformisme dans la convention comme dans la transgression. Cependant, la composition circulaire du récit souligne aussi la vanité du projet fantasmatique, puisque Vagualame affirme la nécessité d’une violence mais jamais il ne retrouvera le secret de l’enfance. «Immobile sera ta course […]»: l’incipit présente un héros vide, qui portera le nom que la narration lui donne et qui s’impose comme la conscience centrale du récit, le reflet transparent de l’auteur. Scénario privilégié du groupe surréaliste, la consultation de la voyante donne une fausse consistance à la divagation du personnage et fournit un prétexte à la manipulation des représentations de toutes sortes. Idéologiques, car l’auteur s’en prend à toutes les mystifications romantiques, bourgeoises… et psychanalytiques, mais aussi aux perversions de la notion de liberté, telle que l’entendent les femmes faussement libérées ou les Berlinois décadents. Représentations romanesques, puisque Crevel convoque différents types de convention narrative pour se jouer de leurs artifices — ainsi, chaque chapitre s’ouvre sur une annonce prétendument objective de son contenu; confié à Vagualame comme les nouvelles échangées par des convives oisifs, le récit de Yolande reprend le schéma du roman d’aventures mâtiné de fantastique; les interventions finales de l’auteur et la liquidation de ses personnages détruisent l’illusion réaliste, à la façon de Diderot. Linguistiques enfin, parce que, multipliant les images et les sarcasmes, Crevel dénonce la fausse logique de la rhétorique conventionnelle, son lyrisme, ses analyses psychologiques et introspectives, ses exposés didactiques; sous les efflorescences de la syntaxe parlée, les imprécations poursuivent le travail de sape et d’autodérision: «Misérable internationale des poitrines pourries, syndicat bacillaire, franc-maçonnerie tousseuse, avec, depuis le romantisme, des grâces squelettiques, cousines du petit doigt en l’air de la prétention bourgeoise, lorsqu’elle porte à ses lèvres infectes sa tasse de café moka.» La corrosion du langage s’attaque à toutes les convictions avec d’autant plus de violence qu’elle surgit d’une nostalgie du sens, d’un besoin éperdu et toujours déçu de vivre dans la transparence. Aussi la révolte vaut-elle pour elle-même et seule sa pureté garantira l’intégrité de l’homme.

 

V. ANGLARD

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994