Histoire des Treize
Histoire des Treize
HISTOIRE DES TREIZE. Ensemble romanesque de trois récits d’Honoré de Balzac (1799-1850), publié successivement de 1833 à 1835. Ferragus, chef des Dévorants, précédé de la Préface générale, paraît dans la Revue de Paris de mars à avril 1833, et dans le tome X des Études de mœurs au XIXe siècle (2e vol. des «Scènes de la vie parisienne» paru à Paris chez Mme Charles Béchet en 1834). La Duchesse de Langeais, sous le titre Ne touchez pas à la hache, après une publication de ses deux premiers chapitres dans l’Écho de la Jeune France (avril-mai 1833), paraît la même année dans le tome XI, puis, avec son titre définitif, à la suite de Ferragus et sous le titre général, dans les «Scènes de la vie parisienne» à Paris chez Charpentier en 1839. S’y ajoute la Fille aux yeux d’or, primitivement intitulée la Femme aux yeux rouges, publiée en deux temps en 1834 et 1835. L’ensemble trouve place dans le volume IX de la Comédie humaine, tome I des «Scènes de la vie parisienne» (Furne, Dubochet et Hetzel, 1843).
Synopsis
Ferragus met en scène un ancien forçat évadé, Gratien Bourignard, dit Ferragus, qui est le vingt-troisième chef de la société de compagnonnage des Dévorants, mais aussi celui de la toute-puissante société secrète des Treize. En 1820, il marie sa fille Clémence au banquier Jules Desmarets, mais lui interdit de révéler ses origines. Le baron de Maulincour, qui est amoureux d’elle, la suit dans ses visites clandestines à son père. Ferragus parvient à assassiner Maulincour. Mais ce dernier avait eu le temps de faire croire à Desmarets que sa femme avait une liaison. Elle meurt de ces soupçons, avant que son mari comprenne, trop tard, que cette accusation était fausse. Après la mort de sa fille, Ferragus sombre dans le désespoir, puis dans le gâtisme.
Dans la Duchesse de Langeais, Antoinette de Navarreins, qui a épousé le marquis de Langeais, déçue par son grossier mari, fait languir son soupirant, le général de Montriveau, membre des Treize. Exaspéré, celui-ci la fait enlever en 1819 au sortir d’un bal, la séquestre et entend la marquer au front d’une croix de Lorraine pour la punir de sa coquetterie. Il la libère cependant sans mettre sa menace à exécution. Antoinette se met alors à l’aimer et se compromet aux yeux du monde, mais il la repousse. Désespérée, elle se réfugie dans un couvent espagnol où elle devient sœur Thérèse. Montriveau la retrouve en 1823 et, avec ses compagnons, tente de l’enlever. Trop tard: il ne trouve plus qu’une morte.
La Fille aux yeux d’or nous présente la très jalouse marquise de San Réal rentrée des Antilles avec son amante la jeune Paquita Valdès, la «fille aux yeux d’or». Le dandy Henri de Marsay, qui a remarqué Paquita, obtient d’elle un rendez-vous en l’absence de la marquise, et devient son amant en 1815. Mais il soupçonne la vérité quand elle le costume en femme et l’appelle Mariquita. Il veut alors la tuer, aidé de ses amis les Treize. Mais il arrive trop tard: la marquise, rentrée de Londres pour apprendre son infortune, a en effet exécuté Paquita en s’acharnant de manière démente sur son cadavre. Grâce à leur ressemblance, Marsay s’aperçoit alors que la marquise n’est autre que la fille naturelle de lord Dudley, dont il est lui-même un fils naturel. Il prononce alors la cynique oraison funèbre de Paquita: «Elle était fidèle au sang.»
Critique
S’ils ne forment pas à proprement parler une trilogie, ces trois romans, aux liens apparemment assez lâches, constituent un nouveau départ pour Balzac: jusqu’alors peintre surtout de la vie privée et provinciale, il situe en effet, pour l’essentiel, l’intrigue de ses récits à Paris. Ainsi Ferragus et la Fille aux yeux d’or s’ouvrent tous deux sur un tableau de la ville, célébrant sa «vraie poésie» et détaillant chacune de ses «sphères» ou de ses «physionomies». La Duchesse de Langeais, de son côté, se consacre à l’un de ses quartiers, le faubourg Saint-Germain, ce «monde à part». De Paris, Balzac étudie la population, amplifiant sa classification du Traité de la vie élégante (voir Physiologie du mariage). Dans cet enfer, les damnés dansent un branle épuisant, dirigé par la soif de l’or et du plaisir. Hallucinant tableau qui donne le ton: l’histoire racontée ne peut se comprendre hors de ce cadre sulfureux. En Paquita et Marsay, or et plaisir, ces dieux modernes, trouvent à la fois leurs desservants et leur incarnation.
Les Treize, dont nous ne connaissons que quatre membres — Ferragus, Montriveau, Marsay et le marquis de Ronquerolles qui deviendra ministre dans le Contrat de mariage (voir Étude de femme) —, véritables corsaires modernes, flibustiers en gants jaunes, écument la capitale. Leurs exploits racontés ici sont leurs dernières aventures, l’association se dissolvant à la mort de Napoléon (Préface). Mais en réintégrant la société, ils la domineront, tels des Vautrin visibles, le destin de Marsay dans la Comédie humaine étant à cet égard exemplaire.
Exerçant leur justice, à la fois rois, juges et bourreaux, les Treize forment la plus passionnante des sociétés plus ou moins secrètes de la Comédie, du Cénacle d’Illusions perdues aux Frères de la Consolation de l’Envers de l’histoire contemporaine. Incarnant le rêve balzacien de l’association, multipliant les pouvoirs de l’individu, ils transposent aussi dans la fiction ces réalités historiques que furent la Congrégation ou la Charbonnerie. Monstres d’énergie, ils sont la continuation des Faust, Manfred ou Melmoth, tout en retrouvant certains traits du héros d’Argow le pirate, ce roman de jeunesse de Balzac. Union fraternelle entre des individualités d’exception, les Treize réalisent à ces deux titres une aspiration romantique fondamentale.
À cette cohérence idéologique, s’ajoute celle d’une philosophie politique que Balzac développe par ailleurs dans le Médecin de campagne. Particulièrement dans la Duchesse de Langeais, il critique la sclérose de l’aristocratie figée autour de ses valeurs désuètes; il lui recommande l’ouverture, le dynamisme économique et la participation à la vie politique, seul moyen de rétablir sa légitimité en s’appuyant sur le peuple.
D’autres motifs rapprochent les romans, à commencer par le destin des principaux personnages féminins, tous trois protégés ou prisonniers, mourant tous trois d’un amour passionnel. Si ces femmes diffractent l’image de Mme de Castries aimée de Balzac, elles autorisent surtout les flamboiements romanesques de la passion, dont la chevelure de Paquita sublime le rougeoiement. Mais ces êtres fascinants sont victimes de la misogynie d’hommes toujours prêts à les trouver coupables et à les juger. Criminelles aux yeux des dandys, elles flattent leur goût de la volupté, mais les préservent de ce piège qu’est le sentiment. Désirées, dominées et en fin de compte méprisées, elles doivent périr.
Même s’il affirme renoncer aux facilités du roman noir et du «drame dégouttant de sang» (Préface), Balzac n’en recourt pas moins à certains de leurs procédés et met en scène des moments forts dans une économie romanesque imitée de ces genres. Sous l’apparence d’une nouvelle Étude de femme, Ferragus propose d’abord un mystère à élucider — et certains y ont vu l’ancêtre du roman policier. Les péripéties rythment le texte comme dans un roman frénétique, d’autant que le héros se révèle un hors-la-loi, cumulant les traits du bagnard et du chef clandestin. À cette énergie s’ajoute celle de l’amour paternel, dont on connaît la force dans l’univers balzacien. Doué de tous les talents, d’une habileté diabolique, en particulier dans ses déguisements, ce prince des ténèbres dramatise une fiction fortement marquée par la tentation fantastique.
Combinée aux séductions de cette intrigue, la «scène de la vie privée» que joue le couple Desmarets s’offre comme l’une des plus noires de la Comédie humaine. Clémence est prise sous le triple feu d’un amour insatisfait que le désir exacerbé retourne en haine (Maulincour), d’un amour conjugal perverti par la jalousie, et d’un amour paternel absolu. Mortelle conjugaison qui l’érige en figure tragique au sein d’un Paris sombre, tout de contrastes sociaux, où se côtoient diverses espèces, dans des paysages urbains étranges ou faussement familiers, ce qui autorise toutes les surprises et toutes les rencontres dans un gigantesque jeu de hasard. De ces nombreux centres d’intérêt procède, dans Ferragus, une structure complexe favorisant la digression. Il s’agit de rendre compte d’un univers parisien à la fois décrit, analysé et pensé. Physiologies (du flâneur au concierge de cimetière), développements journalistiques (ainsi l’inaugural tableau des rues de Paris), scènes à faire ou morceaux de bravoure composent un texte polymorphe, véritable matrice du grand roman balzacien dont il cumule les thèmes les plus féconds.
La Duchesse de Langeais, en partie déterminée par une déception amoureuse, et s’inspirant d’une aventure authentique, s’organise autour d’une femme qui n’est qu’une coquette mondaine. Cette nature, à la fois nerveuse et lymphatique, évolue dans une société aux codes impérieux. Strictement hiérarchisée, fondée sur l’hypocrisie autant que sur la distinction, celle-ci ne peut plus se reconnaître en une Antoinette saisie par la passion. Femme d’exception, la duchesse incarne au plus haut point l’orgueil de sa caste tout en s’élevant au-dessus d’elle par ses attitudes sublimes, sa grandeur d’âme et son renoncement.
Comme Ferragus, le roman utilise toutes les ressources d’un romanesque débridé. Commençant habilement par la décision prise par Montriveau d’enlever sœur Thérèse du couvent, il revient en arrière pour exposer, à la suite du tableau du faubourg Saint-Germain, la genèse du drame qui culmine dans l’extraordinaire scène du marquage, auquel renonce finalement un Montriveau exhibant bien des traits de Balzac lui-même. Ce récit «occupe» les trois mois nécessaires aux préparatifs de l’enlèvement, dont l’échec est narré au dernier chapitre où le chant d’amour mystique qui accompagne les vœux prononcés par la duchesse exacerbe et frustre la passion du héros dans la plus belle tradition romantique.
Le parfum vénéneux du scandale entoure la Fille aux yeux d’or. En attendant la très prochaine Mademoiselle de Maupin de Gautier, saphisme et travestissement — sujets littéraires traités avant Balzac quoi qu’il en dise (comme le prouve la récente Fragoletta de Latouche) —, défraient alors la chronique. Les formes déviantes ou équivoques du désir intéressent naturellement le romancier Balzac, à qui elles ont déjà fourni matière à fiction (Sarrasine; Une passion dans le désert, 1830). Matières à «physiologies», elles offrent leur charge érotique, la complexité de leurs cheminements, les charmes d’un exotisme sexuel transposé dans un Paris lourd de sensualité et vibrant d’appétits.
La tradition libertine modèle aussi en partie Marsay, digne héritier de Valmont. Par sa famille, ce parangon de beauté hermaphrodite et d’énergie semble prédestiné à toutes les expériences sexuelles. Sa double ascendance française et anglaise le prédispose également au dandysme, dont il est une parfaite incarnation. Derrière son masque et son affectation de frivolité, il cache une ambition féroce. Cet élégant connaît admirablement son monde parisien, où, après la tentation donjuanesque, il saura se tracer une voie royale.
Célébration de la peinture, foisonnement de couleurs, galerie de portraits et de paysages, composition savante, le roman installe un symbolisme des tonalités or et rouge. Vierge vicieuse et affolante, splendide, radieuse, Paquita trône dans un monde éblouissant mais envahi par la violence. Impitoyable guerre des sexes, folie du meurtre, sadisme de la vengeance: la Fille aux yeux d’or vaut aussi comme étude en rouge et noir, où feux du désir, sombres frénésies et éclats romanesques conjuguent leurs séductions.
G. GENGEMBRE
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994