Essai sur les révolutions

Chateaubriand

1797

Essai sur les révolutions

 

ESSAI SUR LES RÉVOLUTIONS. Ouvrage de François-René, vicomte de Chateaubriand (1768-1848), dont le titre complet est: Essai historique, politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la Révolution française, publié à Londres chez Deboffe en 1797.

Ce premier ouvrage de Chateaubriand est, essentiellement, un livre d’Histoire, mais la Notice et l’Introduction proprement dite de l’édition originale, la Préface et les notes de l’édition de 1826, de même que certains chapitres et passages du texte, font de celui-ci un amalgame d’Histoire, d’autobiographie et de récit de voyage. Influencé par le Rousseau de Du contrat social et de l’Émile, par le Montesquieu de De l’esprit des lois, s’inspirant d’autres ouvrages de l’époque sur l’histoire des civilisations et sur la Révolution (Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, de l’abbé Barthélemy, Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, de l’abbé Raynal, Considérations sur la nature de la Révolution en France, 1790, de Mallet du Pan), Chateaubriand, dans son exil anglais, commence l’œuvre en 1793 pour la terminer en 1796. Elle est accueillie assez favorablement en Angleterre et en France; en revanche, en 1810-1812, elle fera l’enjeu d’une discorde autour des «Prix décennaux» et de l’entrée de l’auteur à l’Académie française: selon certains, elle est trop sceptique à l’égard de l’évolution politique, selon d’autres, trop critique à l’égard des Lumières. En 1826, Chateaubriand prendra lui-même ses distances par rapport à son texte tout en profitant de l’occasion pour préciser ses positions politiques et religieuses.

 

Synopsis

Dans une «Vue de [son] ouvrage», l’auteur annonce un vaste plan, incluant un examen des causes historiques et politiques des révolutions, ainsi que des mœurs et sciences des peuples ayant vécu une révolution. Il veut considérer l’établissement et la fin des républiques en Grèce et à Rome, puis en Europe et en Amérique. L’Essai historique ne réalisera que la première moitié de ce projet, celle qui se rapporte à la Grèce et à l’Europe.
La première partie renferme l’histoire de la Grèce depuis la révolution républicaine jusqu’à la subversion de la république athénienne par les Trente Tyrans (vers l’an 404 avant J.-C.). On lit l’histoire des grands chefs politiques tels Pisistrate et Lycurgue, celle des poètes et philosophes tels Anacréon et Solon, ainsi que l’histoire de Carthage et de la Sicile, tout cela comparé à l’histoire moderne de la France (république d’Athènes / Révolution française), à celle de l’Angleterre (Carthage / Constitution anglaise), à la Suisse (la Scythie primitive / la Suisse indépendante); les guerres entre la Grèce et la Perse et celles entre la France et l’Allemagne sont également mises en parallèle.

Dans la seconde partie, les tyrans d’Athènes sont comparés à Robespierre, les rois en exil (Denys de Syracuse à Corinthe) et les rois exécutés (Agis de Sparte) à Charles Ier d’Angleterre et à Louis XVI. Le parcours de l’histoire antique s’arrête à l’intervention de Philippe et d’Alexandre (vers l’an 336). Chateaubriand réserve le reste de l’ouvrage aux philosophes grecs, qu’il compare aux philosophes plus modernes, et donne un aperçu de l’histoire des religions depuis le déclin du polythéisme grec jusqu’à celui de la religion chrétienne du XVIIIe siècle en passant par Constantin, Rome, la Réforme, et l’influence des Philosophes.

Une «Nuit chez les Sauvages de l’Amérique» clôt l’ouvrage, consacrant l’image de la liberté chez le jeune Chateaubriand.

Critique

L’auteur de l’Essai sur les révolutions est un homme issu du siècle des Lumières, bien qu’il l’attaque sévèrement. Le souci d’explication, l’entrée de l’Histoire comme source capitale pour la compréhension du monde moderne révolutionné, la mise en rapport même du politique et des mœurs, tout cela relève du siècle de Voltaire. Le «système» de Chateaubriand est clair: il s’agit de jeter de la lumière sur la Révolution en remontant aux révolutions survenues depuis l’Antiquité, et en maintenant la Révolution française comme le «foyer commun, où viendront converger tous les traits épars de la morale, de l’Histoire et de la politique». En dépit des différences relevées, les parallèles et autres comparaisons mènent à un constat de non-changement et d’autonomie de l’Histoire; celle-ci apparaît comme un cercle dont on ne peut pas sortir. Il semble donc que les révolutions proviennent «des choses», théorie défendue par Mallet du Pan, c’est-à-dire, principalement, des mœurs. Mais Chateaubriand n’en est pas sûr: il s’éloigne de la théorie de la Providence, mais n’exclut pas l’intervention d’un Dieu; il impute aux Philosophes, et nommément au Rousseau de l’Émile, d’avoir provoqué la Révolution française, tout en se présentant lui-même comme un élève et admirateur du philosophe genevois, qu’il distingue des Encyclopédistes dont le but était la simple destruction. Ce dernier point de vue semble l’emporter.

Le premier résultat de l’enquête est donc d’ordre politique. On voit bien l’influence de Rousseau, lorsque Chateaubriand hésite à croire en la formation d’une république où les citoyens seraient libres et heureux. L’auteur s’en félicite, en 1826, lorsqu’il déclare, dans sa nouvelle Préface, que «la monarchie représentative est mille fois préférable à la république représentative», conviction énoncée, en réalité, à plusieurs reprises dans le texte de 1797. Le problème de la liberté est capital dans l’Essai sur les révolutions, et surtout cette «soif de liberté» toujours mêlée à «celle de la tyrannie», comme l’atteste l’histoire récente (Lycurgue égale les Jacobins, mais l’œuvre du Lacédémonien s’arrête à temps, celle des Jacobins va trop loin).

La solution politique se trouve ainsi en-deçà des temps révolutionnaires, mais la question du bonheur, question éminemment dix-huitiémiste, trouve sa solution au-delà de toute société établie. Chez l’homme primitif, en Scythie antique avant l’influence des Grecs, en Suisse avant l’influence exercée par les lettres et les arts, ou encore chez les Indiens d’Amérique, le bonheur règne pleinement. Or, dans ses notes de 1826, Chateaubriand se reproche d’avoir trop insisté sur le rôle des mœurs dans la réalisation, ou plutôt la décadence, de la liberté, et non pas assez sur les possibilités réservées à l’homme éclairé. En 1797, il était en effet persuadé que «plus nous avancerons vers les temps de corruption, de lumières et de despotisme, plus nous retrouverons nos temps et nos mœurs», c’est-à-dire les temps modernes. Regardant la France de la Terreur, il pouvait comparer les tyrans d’Athènes aux hommes de la Convention. Mais si «l’homme est né libre», comme il le dit avec Rousseau, et s’il est vrai que la liberté sort du droit de la nature, Chateaubriand doit conclure que la «liberté civile», politique, est une chose impossible dans les temps de décadence qui étaient les siens.

Mais c’est sur ce point que l’Essai sur les révolutions brise les fers de l’homme — et du siècle des Lumières — et ouvre une perspective toute «romantique». Chateaubriand hésite encore quant à sa propre foi chrétienne: Dieu est pour lui un «architecte de l’univers», donc le Dieu des déistes, mais il avoue dans le même passage que toute la nature parle en faveur de Dieu, donc que celui-ci est présent dans la Création. Voilà le ton et presque les paroles de Paul et Virginie et du Génie du christianisme. Chateaubriand considère la nature comme le seul lieu où l’homme moderne, avide de liberté, peut trouver le bonheur, en fuyant une société qui tout à la fois prétend unir les hommes, et les exclut de son sein. Aux «infortunés» exilés (deuxième partie, chap. 13), Chateaubriand parle en ces termes: «Il faut éviter la société, lorsqu’on souffre», annonçant par là l’attitude et le destin de René, image de l’auteur, présent donc dans l’Essai, comme il l’avoue dans sa Notice précédant le texte: «On y voit presque partout un malheureux qui cause avec lui-même […]. Le “moi” se fait remarquer chez tous les auteurs qui, persécutés des hommes, ont passé leur vie loin d’eux. Les solitaires vivent de leur cœur […].» Et Chateaubriand de raconter son voyage en Amérique comme un exemple de l’expérience du bonheur originel et de la liberté primitive. Cette fuite hors de la société moderne, de la «civilisation», rendue nécessaire pour qui n’y trouve pas la liberté convoitée, reste jusque dans les Mémoires d’outre-tombe, un thème essentiel de Chateaubriand. L’Essai sur les révolutions annonce ainsi les Mémoires, autobiographique dans ses motivations essentielles, et déjà très romantique dans sa thématique profonde.

 

H.P. LUND

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994