le Grand Jeu

Benjamin Péret

1928

Grand Jeu (le)

 

GRAND JEU (le). Recueil poétique de Benjamin Péret (1899-1959), publié à Paris chez Gallimard en 1928. Il rassemble des poèmes écrits de 1922 à 1927 et parus pour la plupart dans Littérature et la Revue européenne.

Sommet de l’œuvre de Péret avec Feu central, le Grand Jeu n’en partage pas le souci architectural, recueillant la création poétique des années de formation surréaliste. Jaillissement des images, désinvolture à l’égard des codes poétiques, cocasserie féroce caractérisent particulièrement ce livre, lui donnant une unité de ton sinon de composition. “Les oreilles fumées ne pousseront plus”, “Jésus disait à sa belle-sœur”, “Un oiseau a fienté sur mon veston salaud”: autant de titres qui manifestent une liberté souvent proche de l’Umour (de Vaché), le dérisoire des situations s’y croisant à la dérision d’une langue faussement parlée, calculée avec insolence pour produire une décharge maximale d’insolite, ou de polémique (Marcel Duhamel volant «avec les papillons / la queue en l’air»). Les systèmes de la comptine (avancées par paronomases ou mots-valises) ou du proverbe déglingué («Mieux vaut se coudre les mains / que de rire aux anges / Mieux vaut changer de montre / que de hurler à la lune») sont convoqués dans un coq-à-l’âne mouvementé, produisant un univers poétique où le désir a la crudité généreuse de l’enfance. La férocité y interdit qu’on assimile, comme on le fait trop souvent, l’art de Péret à la fatrasie médiévale, voire à la poésie «libertaire» et plus facile d’un Prévert, dont la parole demeure anodine à côté des incendies et renouvellements propres à ce Grand Jeu de massacre, où une écriture rugueuse a moins pour fonction d’améliorer le réel que de le décaper. Surtout, cette fantaisie personnelle et violente, qui fait une originalité trop longtemps méconnue de la participation de Péret au surréalisme, ne se contente pas toujours d’une ironie joyeusement destructrice («Je ne pense à Dieu / qu’en mangeant du chiendent / parce que Dieu / a fait le chiendent à son image»), et laisse sa place à un lyrisme d’autant plus efficace qu’inattendu: «Prends garde / souple corvette de mon cœur / voici l’époque des moissons.» La liberté des images ici ne produit pas la lourde tapisserie lyrique d’un Breton, mais une expression toujours contredite par elle-même, qui se libère, en s’en défiant, des séductions de l’imaginaire et du pathos: si une femme est associée à la neige, elle est «assise sur les grandes neiges et je ne sais pas quoi». Inutile d’achever la métaphore, plus accomplie de rester en suspens, dans l’«à vau-l’eau» d’un fleuve tumultueux qui invente son cours bien plutôt qu’il ne le suit.

 

O. BARBARANT

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994