Aurélien
Aurélien
AURÉLIEN. Roman de Louis Aragon (1897-1982), publié à Fribourg (Suisse) chez Egloff en juin 1944, et repris à Paris chez Gallimard en octobre de la même année.
Dans ce quatrième volume du cycle intitulé significativement «le Monde réel» (voir les Cloches de Bâle, les Beaux Quartiers, les Voyageurs de l’impériale et les Communistes), Aragon a semblé abandonner la peinture politico-sociale pour le roman d’amour. Mais rédigé du printemps de 1942 à celui de 1944, aux heures les plus noires de l’Occupation, par un auteur passant alors dans la clandestinité, Aurélien s’est aussi constitué au rebours de l’Histoire pour y répondre, et la démêler. Parallèlement aux poèmes de la Résistance (voir le Crève-cœur), l’engagement dans un récit clairement dissocié de la circonstance historique revêtait en effet pour son auteur un caractère de défi, d’affirmation de la littérature en tant que telle, quand tout semblait la démentir ou la vider de son sens. Revendication donc d’un devoir du rêve (dont la nécessité, au dire d’Aragon, se serait manifestée devant l’exemple de sa compagne Elsa Triolet, qui achevait le Cheval blanc auquel Aurélien fait en quelque façon écho), le roman se voulait aussi une description — diagonale — des répercussions de la guerre, à la manière de la Fin de Chéri de Colette (voir Chéri). Donnant deux «pilotis» au personnage central (Drieu la Rochelle et lui-même), Aragon a sans aucun doute souhaité éclairer une génération, mais surtout tenter une explication de soi qui apparaît comme la véritable source de cette autobiographie masquée.
Synopsis
Égaré dans une adolescence attardée après avoir passé huit ans sous les drapeaux, de son service militaire à la fin de la Première Guerre mondiale, Aurélien Leurtillois, jeune bourgeois désœuvré, flotte à la dérive dans le Paris des années vingt sans jamais avoir «ni aimé ni vécu». Sa rencontre avec Bérénice Morel, femme mariée, jeune provinciale montée pour quelque temps à Paris, lui apparaît en premier lieu insignifiante, puis va laisser place (chap. 1-22) à une lente énamoration. La ressemblance de Bérénice avec le masque mortuaire d’une noyée («l’Inconnue de la Seine»), puis le bris du masque par Bérénice elle-même (37) jouent le rôle d’un présage désastreux. Dans la débâcle d’une existence sans projet, Aurélien se «raccroche à cet amour comme un homme qui se noie». Mais si Bérénice partage ce sentiment, elle est un personnage d’énigme et de fuite, prise au piège de son rêve de perfection. Désœuvrement d’Aurélien, peinture de l’attente et fading amoureux jusqu’à la nuit du Nouvel An 1923, durant laquelle Aurélien, désespéré, se saoule et finit par coucher avec une entraîneuse du Lulli’s, son bar de prédilection, tandis que Bérénice l’attend chez lui après avoir quitté sa famille (les Barbentane, personnages des Beaux Quartiers) et son mari pour le rejoindre. Au matin, plus que cet accroc, c’est «l’impossibilité du couple» et l’inadéquation de tout amour qui se manifestent dans leur face-à-face et consomment la débâcle de leurs rêves (55). Bérénice s’enfuit et vit une liaison avec le jeune poète surréaliste Paul Denis, qui la sauve du suicide. Après une ultime rencontre dans le jardin de Monet, à Giverny, Bérénice disparaît tout à fait pour rejoindre son mari (64). À la suite d’une discussion avec Aurélien («Ah, tenez, votre morale d’homme me fait vomir») où le roman semble lier le gâchage de l’amour aux pesanteurs d’une société différenciant l’homme de la femme jusqu’à l’incompréhension, Paul Denis se suicide. Errant alors de fêtes creuses en femmes sans intérêt, traînant sa plaie dans des voyages, Aurélien finit, un an après sa rencontre avec Bérénice, par accepter l’entrée dans «la vie»: il devient cadre dans l’usine de sa famille (78).
Dix-huit ans après, lors de la débâcle de 1940, Aurélien (marié et père de deux enfants) retrouve Bérénice dans sa province: elle n’a vécu que de son souvenir. Les huit chapitres de l’épilogue rejouent alors en miroir convexe le ratage de tout le roman: «Il n’y a vraiment plus rien de commun entre vous et moi, mon cher Aurélien, plus rien…» Au retour de la petite fête absurde et douloureusement inadéquate imaginée pour ces impossibles retrouvailles, les Allemands tirent sur la voiture. Le roman se clôt ainsi avec la statue symbolique d’un «accolement de faux amoureux» où s’exalte l’impossibilité de toute rencontre: tandis qu’Aurélien tire fierté d’une vague blessure, Bérénice agonise en silence, retrouvant à jamais le sourire de l’Inconnue de la Seine (Épilogue).
Critique
Une intrigue réduite au minimum, une unité de lieu presque parfaite (Paris), voire absolue si l’on considère que l’eau fait le lien entre l’île Saint-Louis, Giverny et l’épilogue provençal, mais 78 chapitres pour dénouer le roman d’amour: Aurélien, visiblement, prend son temps. C’est que la narration y est soumise aux divagations du mouvement descriptif: des âmes, d’abord, avec dès l’orée un monologue intérieur intemporel, sorte de portique musical où la voix du narrateur se glisse sous celle du personnage éponyme, mais aussi des éléments du paysage parisien. Aussi le découpage par chapitres n’obéit-il en rien à une dynamique narrative, mais joue par rebondissements d’images, modifications des teintes, s’estompant parfois dans des sortes de «bras morts» rêveurs. Pareille liquidité d’organisation fait de la Seine — omniprésente, tant par elle-même que dans le «masque de la noyée» — à la fois le modèle formel et le personnage principal du livre, où l’on peut à loisir voir la métaphore de la dérive d’Aurélien, de l’époque, ou encore de l’Histoire. Quelle que soit l’extension que l’on choisisse de donner à l’image, la romantique et mélodieuse «nausée» d’Aurélien en fait un roman-poème tragique — et le nom de Bérénice n’est pas indifférent — où le maléfice des objets et des éléments incarne une représentation de l’existence comme noyade. Par la fluence d’écriture, le jeu des refrains tressant des rimes blanches, la permanence obsessionnelle de ce que Bachelard appelait (à la même époque, exactement) le «complexe d’Ophélie», le roman fait contrepoint à l’œuvre poétique dans son ensemble en même temps qu’il ramasse, pour la dépasser, l’expérience réaliste du monde réel: au centre de la création aragonienne, on comprend qu’il représente pour son auteur un «livre de prédilection» d’autant plus aisément que l’intimité même de son rapport au monde, son désespoir constitutif et sa permanente tentation du suicide y sont confessés comme jamais.
Pareil rôle de creuset conduit cependant à une superposition, plus complexe qu’il n’apparaît, des différents enjeux. Ainsi Aurélien possède-t-il deux centres: le chapitre 36, en surplomb, où une parole sans origine (le narrateur, transformé en chœur) décrit le «goût de l’absolu», ce «tabès moral» qui ruinera l’amour, mais également et contradictoirement la description de la fête des anciens combattants, au chapitre 51 mis en avant par Aragon lui-même, non sans intentions stratégiques, pour défendre la connotation idéologique d’un roman mal accueilli par ses habituels lecteurs. Il n’est toutefois pas certain qu’il faille choisir entre le «roman d’amour» et le roman «à thèse», en écrasant la longue et grise sonate sous les réductions d’école: à la fois crépusculaire et précis, poétique et réaliste, étude de la parole amoureuse et antithèse délibérée du Gilles de Drieu la Rochelle, Aurélien intègre toutes les données de l’esthétique aragonienne.
O. BARBARANT
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994