Divagations
Divagations
DIVAGATIONS. Recueil de proses, poèmes et critiques de Stéphane Mallarmé (1842-1898), publié à Paris chez Fasquelle en 1897.
Précédé d’un bref texte-préface dans lequel il émet quelques réserves sur la composition même de l’ensemble — «Un livre comme je ne les aime pas, ceux épars et privés d’architecture. […] L’excuse, à travers tout ce hasard, que l’assemblage s’aida, seul, par une vertu commune» —, l’ouvrage rassemble des textes que séparent près de trente années, de 1864 à 1893, publiés en revues, françaises ou étrangères, en préface à divers volumes, voire déjà regroupés (Album de vers et de prose, 1887; Pages, 1891; Vers et Prose, 1893).
Synopsis
Divagations comprend dix sections: «Anecdotes ou Poèmes», «Volumes sur le divan», «Quelques Médaillons et Portraits en pied», «Richard Wagner. Rêverie d’un poète français», «Crayonné au théâtre», «Crise de vers», «Quant au livre», «le Mystère dans les Lettres», «Offices», «Grands Faits divers». Si l’on excepte quelques proses d’inspiration baudelairienne des «Anecdotes ou Poèmes», la prose mallarméenne se préoccupe de situer l’écriture poétique, le poète, la poésie en eux-mêmes, mais aussi par rapport au monde quotidien et aux conditions matérielles de la littérature. L’anecdote — le petit fait curieux et révélateur — nourrit constamment une réflexion qui oppose le journalisme, «le lavage dominical de la banalité» (“Tennyson vu d’ici”, “Arthur Rimbaud”) ou le roman (”Étalages”), à la Poésie, «le parfait écrit» (“le Genre ou les Modernes”). Dès “Un spectacle interrompu” (1875), Mallarmé déclare son projet d’ôter aux reporters leur matière à récit, telle anecdote, pour dire «comment elle frappa [son] regard de poète». Ainsi le détail biographique (“Laurent Tailhade”, “Arthur Rimbaud”, “le Vathek de Beckford”) envahit-il le portrait pour trouver une nouvelle signification définie par un contexte poétique. De même l’actualité — la querelle laïque (“Offices”), le scandale de Panamá (“Or”) —, l’essor de la presse ne sont pas prétexte à un discours éthique, mais incitent le poète à réfléchir sur la réception de l’écrit prosaïque dans le public et à définir la place de l’auteur («Grands Faits divers»), la nature de la poésie («Crise de vers», «Quant au livre», «le Mystère dans les lettres»), le moment de sa consommation («Crayonné au théâtre», «Offices»). Même si nombre de pages ont été dictées par les circonstances, Mallarmé parvient toujours à s’abstraire de l’instant pour édifier, par-delà les rencontres et les disciplines, les fondements de l’utopie poétique.
Poèmes en prose, essais critiques, réflexions sur le présent et sur la poésie: discours et méta-discours alternent, quelle que soit la forme du texte, pour lui donner cette allure divaguante et agressive que reflète la typographie très éclatée souvent adoptée par Mallarmé. Pourtant, comme le rappelle l’auteur, les «divagations apparentes traitent un sujet de pensée unique», celui du concept de réalité, de mimésis. Pour Mallarmé, la littérature n’a pas à se préoccuper de représenter le monde tel qu’il est: décrire («Crise de vers»), étaler la banalité («le Mystère dans les lettres»), flatter l’attente du public vulgaire sont autant de simulacres appropriés au besoin immédiat («Crayonné au théâtre»). Le texte littéraire ne peut être monnaie d’échange entre deux individus, «numéraire, engin de terrible pression» («Grands Faits divers», “Or”). Qu’une banque s’effondre, le précieux métal n’est rien, sinon signe qui révèle la nullité de ce qui entoure le sujet (ibid.). Artifice que la réalité («Anecdotes ou Poèmes», “Un spectacle interrompu”), «néant que l’événement» (ibid.), car la société n’existe pas: «En discourir égale ne traiter aucun sujet ou se taire par délassement» («Grands Faits divers», “Sauvegarde”). Faute de référent, toute littérature à prétention réaliste se trouve récusée.
Reste la pensée face à son propre mystère. Les considérations sur la danse et le théâtre correspondent à cette tentation de mise en spectacle de la seule véritable aventure humaine, l’acte mental, «Ophélie jamais noyée». Le poète condamne le costume («Cela date trop, à coup sûr» dans «Crayonné au théâtre», “Hamlet”) et le décor («Châssis opaques, carton cette intrusion, au rancart!», ibid., “les Fonds dans le ballet”). Sur une scène dénudée, blanche page, il projette la danseuse à la gaze légère et allusive dont le pas aérien dessine des arabesques qu’il faut lire comme autant de «hiéroglyphes». Devenu «saint des saints, mais mental», il donne à voir dans l’instant, en un véritable happening, «le fugace et le soudain jusqu’à l’idée» («Richard Wagner»).
Critique
Les Divagations interrogent ainsi, non des spectacles, mais des systèmes de signes en leur fonctionnement rythmique. La démarche poétique se questionne de même: «L’acte poétique consiste à voir soudain qu’une idée se fractionne en un nombre de motifs égaux et à les grouper» («Crise de vers»). Les considérations sur l’alexandrin, comme celles faites sur la musique wagnérienne, soulignent l’importance des rapports internes à un ensemble: la musique est au drame ce que le vers est à la page, la page au livre («Quant au livre», “Étalages”), la pierre aux autres pierres, l’étoile au corps de ballet ou à la constellation. Il n’y a pas dans cette fascination pour le scintillement et la réflexion qu’une passion de la «structure» et une recherche de l’harmonie: l’œuvre de génie est pénétrée de mélodie («Toute âme est une mélodie» dans «Crise de vers»), ce qui nécessite la mise en place d’une langue nouvelle, novatrice en sa syntaxe en particulier, destinée à «rémunérer le défaut des langues» (ibid.) — ce que le recueil des Divagations, en un autre retour sur lui-même, accomplit. «Instrument spirituel», le livre sert un projet orgueilleux: il tente de retrouver la pureté et l’essentialité d’une langue dont le poète sait qu’elle est perdue. Pareille au mime, «allusion perpétuelle sans briser la glace» («Crayonné au théâtre», “Mimique”), il suggère, autant parce qu’il doit dire un effacement de la pensée que parce que le moyen de le dire est encore à créer (sur l’allusif, il faudrait questionner la thématique de la dentelle, de la gaze, de l’écume).
Les Divagations ont donc pour unique sujet la création. Elles instaurent une physique de la pensée, si bien que, dans la doctrine mallarméenne, la poésie est «nature animée». Une nature comprise comme une physis grecque, à laquelle est aussi identifié le théâtre (“Ballets”, “Planches et Feuillets”). Fondée sur une négation radicale du temps et de l’espace, l’œuvre qui se prend pour objet crée son propre espace et sa propre temporalité. Toute une thématique de la distance et du futur (“Verlaine”, “Arthur Rimbaud”, “Tennyson vu d’ici”), qui relaie celle que mettent en place les «Tombeaux» (voir Poésies), tire les conséquences du rejet du réel. Il convient au poète de rompre avec le monde: celui qui, tel Villiers de L’Isle-Adam, est «l’Élu», porteur d’un «Saint éclat», celui qui, tel Verlaine «héros», est appelé à régner, celui qui, tel Rimbaud, renoue avec la vie sauvage et renonce à son «identité mondaine» n’a d’existence vraie que dans et par son œuvre: «On se joue tout entier, de nouveau, chaque fois, n’étant que tous sans rester différent, à volonté» (“Édouard Manet”). Parce qu’il se voue à l’universel et au spirituel, le poète sert la faim partagée, à leur insu, de tous les hommes. La poésie est un besoin humain, et le poète est «ordonnateur de fêtes en chacun» (“Planches et Feuillets”). Toute une thématique du cérémonial traverse le recueil, qui reverse sur les divers éléments de la communication (énonciateur, interlocuteur, contexte de l’énonciation, support de l’énoncé) les composantes des cultes officiels qui ont cours dans la société. Le poète est le ministre des cultes futurs. De même, la métaphore de l’alchimie, promise à un long avenir chez les surréalistes, transfère la préciosité de l’or sur la poésie depuis un monde où le numéraire est dévalué (“Or”). Mallarmé ne se contente pas de rejeter les systèmes de signes propres au monde matériel: il les réimplante dans l’utopie poétique, en un subtil mouvement dialectique.
Atopique, atemporelle, sacrée, la Poésie prend les dimensions d’un mythe: celui de la quête de sa pensée par l’homme. Ce mythe moderne (le qualificatif est fréquent dans le recueil), expression de la spiritualité humaine, ne devient accessible que si la foule le veut. L’hermétisme mallarméen, qui lui vaut l’incompréhension de ses contemporains, le contraint à différer l’accomplissement de son projet poétique. «Édifiée à l’écart» (“Tennyson vu d’ici”), la poésie n’est plus, cependant, réservée à une élite, comme elle l’était aux commencements de l’œuvre. Parce qu’elle est le culte répondant à l’aspiration de la foule, elle doit, à l’avenir, être «autant cela possible réduite aux proportions sociales, d’éternité» («Anecdotes ou Poèmes», “Conflit”).
D. ALEXANDRE
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994