Fortunes

Robert Desnos

1942

Fortunes

 

FORTUNES. Recueil poétique de Robert Desnos (1900-1945), publié à Paris chez Gallimard en 1942.

Fortunes rassemble des pièces que l’auteur, dans une Postface, jugeait plus ou moins réussies en fonction d’un projet d’écriture où il tentait de «coordonner l’inspiration, le langage et l’imagination». Ces poèmes, écrits de 1927 à 1937, constituent une petite somme poétique, dont la publication donnait à Desnos l’«impression d’enterrer [sa] vie de poète», bref de tirer un trait. Durant cette décennie, Desnos publia peu, bien qu’il continuât d’écrire (“Siramour”, dans la revue Commerce, 1931; “The Night of Loveless Nights”, hors commerce, 1930; “les Sans cou”, hors commerce, 1934). Son activité journalistique puis son travail à Radio-Paris l’accaparent de plus en plus. Il devient ensuite rédacteur de messages publicitaires à Information et Publicité. Ces activités influencent sa production poétique: la “Complainte de Fantômas” est diffusée le 3 novembre 1933 à Radio-Paris dans une adaptation radiophonique de Paul Deharme, Fantômas; la “Cantate pour l’inauguration du musée de l’Homme” est créée le 11 octobre 1937 par l’orchestre de Radio-Lille sur une musique de Darius Milhaud; plus généralement, Robert Desnos se montre soucieux des rapports qu’il est nécessaire d’établir entre le texte et son support musical.

La diversité formelle caractérise le recueil. Aux longues pièces initiales, où alternent les chansons en vers libres, les quatrains narratifs ou lyriques d’hexasyllabes ou d’alexandrins, les récits en prose d’allure fantastique ou onirique, et qui célèbrent la quête de l’amour unique par un sujet partagé entre «désir et effroi» (“Siramour”, “The Night of Loveless Nights”), succèdent des pièces plus brèves, en vers libres (“les Sans cou”, “les Portes battantes”) qui tantôt jouent avec le langage, tantôt dans un récit onirique ou purement anecdotique conjuguent l’humour et l’attrait pour le mystère, la familiarité de ton et le lyrisme. La “Complainte de Fantômas” allie la chanson populaire à la séduction exercée sur Desnos par des héros populaires du mal, effrayants et séduisants, capables de prendre mille visages. “Le Satyre”, “L’homme qui a perdu son ombre”, “Bacchus et Apollon”, en rythmes assez réguliers, perpétuent, avec familiarité et humour souvent, cette polymorphie du moi.

«Lequel étais-je et qu’ai-je dit?», demande le poète dans “les Hommes sur la terre”. L’unité de l’être ne peut se comprendre par rapport à son passé: seule importe la conscience de participer à la vie humaine. Desnos sait goûter, dans les moments les plus quotidiens, ce qu’ils ont d’unique. Loin d’être une concession au prosaïsme facile et démagogique, la veine populaire, le goût du vin ou le désir de «pisser dans les trèfles» l’unit aux autres («Arrêtez-vous. Je vous rejoins»). Il est vrai qu’en ces années trente, face aux périls qui se précisent et aux tensions sociales qui s’exaspèrent, le poète ressent le besoin d’être proche des autres et de se réconcilier avec le monde.

C’est donc dans un concert de voix que ce monde se construit (“Cantate”), que le désir s’énonce (“Vers le piton noir”), que l’homme se profile. Le pluriel, si souvent présent dès les titres, repris en écho dans de longues énumérations, dans la démultiplication des actions, des lieux, des époques, des états, fait du poème le moment d’une concordance magique. L’écriture lyrique se situe à un carrefour: le calembour n’a plus seulement les fonctions subversives apparues dans Corps et Biens, il est source d’émotions peut-être absentes du laboratoire de “Langage cuit”.

Le poète goûte ainsi pleinement sa «liberté retrouvée»: «Ah! joie! ah, rire aux anges! / J’écoute la chanson des oiseaux, près du lac, dans la forêt, / Je sens mon sang, / Je devine tous les secrets, / J’affronte tous les secrets.» Mais l’affrontement suppose des risques: s’il arrache au quotidien, il révèle à elle-même une humanité dédoublée. Certes, le désir s’avilit au contact du réel. Mais cette boue où se roule “le Satyre” n’est-elle pas le fumier doré de son imagination? Desnos fait de l’amour, en ce satyre dont il accuse les traits pour mieux en dire la tristesse et le tragique, un élan qui se perd en l’homme et une force qu’il est impossible d’incarner. L’homme n’est-il que l’ombre d’un double inaccessible? L’amour est en lui, toujours «devant»: l’ombre le précède et le dessine, comme le «sang qui chante sous la chair / Dessine la géographie / Du corps, du monde et du mystère». L’amour et l’aimée restent donc inaccessibles (“Siramour”). Car c’est toujours une «autre femme» qu’aime Don Juan, jusqu’à sa destruction. Née de cet amour, la poésie reste toujours en deçà de son projet qui la mène en avant («J’ai écrit cette chanson qui en vaut bien d’autres»). Et l’humour avec lequel Desnos traite son texte et son lecteur dissimule mal le point central d’une esthétique et d’une éthique qui font du dire et du faire d’éternels échecs.

 

D. ALEXANDRE

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994