Calligrammes
Calligrammes
CALLIGRAMMES. Poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916). Recueil poétique de Guillaume Apollinaire, pseudonyme de Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky (1880-1918), publié à Paris au Mercure de France en 1918. De nombreux poèmes avaient été auparavant publiés dans diverses revues notamment deux ensembles importants: «Lueurs des tirs» dans le Mercure de France du 1er juillet 1916 et «Poèmes de guerre et d’amour» dans la Grande Revue de novembre 1917.
Les poèmes qui composent le recueil ont été écrits entre la fin de 1912 et 1917. Calligrammes est donc profondément marqué par la guerre, ainsi qu’en témoignent le sous-titre et la dédicace: «À la mémoire du plus ancien de mes camarades René Dalize mort au Champ d’Honneur le 7 mai 1917.» La critique, à l’exception de celle des revues d’avant-garde, se montra dans l’ensemble réservée à l’égard de ce recueil novateur.
Synopsis
La première section de Calligrammes, composée avant la déclaration de guerre, s’intitule «Ondes» et contient seize poèmes. Certains sont des calligrammes — Apollinaire les avait tout d’abord appelés des«idéogrammes lyriques» —: “Paysage”, “Lettre-océan”, “la Cravate et la Montre”, “Cœur Couronne et Miroir”, “Voyage”, “Il pleut”. “Lundi rue Christine” est un «poème-conversation» qui reproduit des fragments de propos entendus par le poète dans un lieu public. Ces textes originaux côtoient des poèmes d’une facture plus traditionnelle comme la longue ode non rimée intitulée “les Collines”.
La deuxième partie du recueil s’intitule «Étendards». Elle comprend neuf poèmes qui correspondent à une période allant de la déclaration de guerre au départ d’Apollinaire pour le front en avril 1915. Les références à la guerre et à l’expérience du poète mobilisé sont multiples et explicites, par exemple dans “la Petite Auto” ou “2e canonnier conducteur”. Cette thématique ne conduit nullement à un abandon de la verve et de la fantaisie précédentes. Les calligrammes sont toujours présents — certains passages des deux poèmes que nous venons de mentionner relèvent d’ailleurs de cette forme: “la Mandoline l’Œillet et le Bambou”, “la Colombe poignardée et le Jet d’eau”.
La troisième section, «Case d’Armons», est formée de vingt et un poèmes écrits par Apollinaire alors qu’il est au front. Les titres de certains textes témoignent nettement de cette inscription dans l’Histoire: “1915”, “Guerre”, “14 juin 1915”, “De la batterie de tir”, “la Nuit d’avril 1915”. Le poète poursuit ses recherches graphiques, notamment dans “Loin du pigeonnier”, “S.P.”, “Visée”, “1915”, “Carte postale”, “Madeleine” et “Venu de Dieuze”.
Les deux parties suivantes, intitulées «Lueurs des tirs» et «Obus couleur de lune», rassemblent respectivement quinze et dix poèmes. Écrites entre la fin de 1915 et le début de 1916, elles procèdent d’une inspiration proche de celle de «Case d’Armons». Enfin, la dernière section, intitulée «la Tête étoilée» et formée de treize textes, ne contient qu’un seul calligramme: “Éventail des saveurs”. La forme s’assagit, ou plutôt s’apaise, et le ton se fait plus lyrique et mesuré. Il y a là, singulièrement dans le dernier poème, “la Jolie Rousse”, comme le bilan d’un parcours, celui du recueil et celui d’une vie durablement marquée par la guerre.
Critique
Bien que toutes les pièces qui le composent ne soient pas des calligrammes, le recueil, par son titre et sa structure d’ensemble, se donne à voir tout autant qu’à lire. Le poème, objet riche et multiple, se destine à une saisie à la fois sensorielle et intellectuelle.
Figuratifs, certains calligrammes adoptent une disposition graphique dont le dessin redouble le mot-titre et la thématique. En général, plusieurs textes de ce genre cohabitent sur une même page qui se présente alors comme une sorte de «paysage» (tel est le titre d’un poème) et de nature morte: “la Cravate et la Montre”, “Cœur Couronne et Miroir”, “la Mandoline l’Œillet et le Bambou”. Ailleurs, le rapport entre le tracé du texte et son contenu est plus opaque et il peut arriver que les mots cèdent la place à d’autres matériaux tels que des signes musicaux (“Venu de Dieuze”) ou des dessins (le faîte d’un poteau télégraphique dans “Voyage”). Grâce à l’emploi d’une grande variété de caractères d’imprimerie, le mot peut lui-même faire l’objet d’un traitement pictural. Ainsi le début de “Du coton dans les oreilles” mêle majuscules et minuscules, utilise l’italique, divers caractères gras et varie la dimension des lettres, notamment à l’intérieur du mot «omégaphone», qui, en raison de la taille de plus en plus réduite des caractères qui le composent, semble peu à peu disparaître, comme absorbé par la page.
La linéarité du texte est donc mise en question et l’écriture se présente comme un acte libre et aléatoire. S’octroyant le droit et le pouvoir de sillonner la page en tous sens, elle témoigne du même coup de l’inépuisable polysémie du texte poétique. Il peut d’ailleurs arriver que, tous repères abolis, le poème, singulièrement celui intitulé “Lettre-océan”, privilégie la visibilité au détriment de la lisibilité.
Une disposition traditionnelle cohabite souvent avec des audaces graphiques qui modifient soudain le flux du discours, y introduisant fantaisie et invitation à la vigilance. Ces perturbations, parfois modestes, peuvent consister en une dislocation de vers. L’alexandrin se voit distribué sur deux puis trois lignes successives dans “la Nuit d’avril 1915”. Le poème “Reconnaissance”, dont les deux derniers mots sont décalés sur des lignes plus basses, semble s’achever sur un effondrement inquiétant qui contredit le mouvement contenu dans le dernier vers: «Et les canons des indolences / Tirent mes songes vers / les / cieux.» Le dessin du texte peut aussi disloquer un mot, voire une syllabe: «Et je fu / m / e / du / ta / bac / de / Zone» (“Fumées”).
Ces mêmes procédés de montage ou de collage — n’oublions pas que Calligrammes est contemporain des investigations picturales du cubisme — se retrouvent sur le plan sonore. Apollinaire crée le poème-conversation, assemblage de bribes de propos hétéroclites dont la juxtaposition engendre d’étranges rencontres: «Ces crêpes étaient exquises / La fontaine coule / Robe noire comme ses ongles / C’est complètement impossible / Voici monsieur» (“Lundi rue Christine”). Une allusion ironique aux règles poétiques se glisse comme par hasard dans le poème: «Ça a l’air de rimer» (ibid.). Affranchi des contraintes traditionnelles, Apollinaire crée sa propre musique, originale et novatrice.
Le son joue en effet un rôle prépondérant dans les poèmes. Ainsi, le poète utilise, outre les ressources de l’allitération et de l’assonance, celles de l’onomatopée — «Pan pan pan / Perruque perruque / Pan pan pan /Perruque à canon» (“S.P.”) —, de l’interjection — le vers «Eh! Oh! Ah!» est repris six fois dans “Mutations” —, des répétitions litaniques — tous les vers du poème “Il y a”, exceptés les deux derniers, commencent par la formule présentative —, des mots recherchés — «Passeur des morts et des mordonnantes mériennes» (“le Musicien de Saint-Merry”) — ou du mélange des langues, en particulier dans “À travers l’Europe”.
En dépit de facteurs d’unité et de continuité indéniables — le thème de la guerre, le cadre urbain, le ton prophétique —, le recueil tisse, d’un poème à l’autre, de surprenantes associations et trouve sa cohérence d’ensemble dans une liberté égale à celle qui préside à l’ordonnance de la page. Ainsi, certains poèmes semblent issus d’une écriture quasi automatique et ce n’est pas hasard si les surréalistes ont vu en Apollinaire une sorte de maître: «Du rouge au vert tout le jaune se meurt / Quand chantent les aras dans les forêts natales / Abatis de pihis / Il y a un poème à faire sur l’oiseau qui n’a qu’une aile / Nous l’enverrons en message téléphonique / Traumatisme géant» (“les Fenêtres”). Toutefois, le travail de construction est décelable derrière l’apparente gratuité des enchaînements, en particulier à travers la reprise du motif de la fenêtre, à travers celui de la liberté qui lui est symboliquement associé et à travers la comparaison finale: «La fenêtre s’ouvre comme une orange / Le beau fruit de la lumière.» D’autres pièces, au contraire, sont d’une limpidité prosaïque: «Comme c’était la veille du quatorze juillet / Vers les quatre heures de l’après-midi / Je descendis dans la rue pour aller voir les saltimbanques» (“Un fantôme de nuées”). Loin d’être en retrait par rapport à des textes plus déroutants ou audacieux, de tels poèmes manifestent que la démarche poétique d’Apollinaire est magistralement placée sous le signe de la liberté.
A. SCHWEIGER
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994