l’Enchanteur pourrissant
Enchanteur pourrissant (l’)
ENCHANTEUR POURRISSANT (l’). Conte de Guillaume Apollinaire, pseudonyme de Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky (1880-1918), publié à Paris dans une revue fondée par Apollinaire, le Festin d’Ésope, de mars à août 1904, et en volume chez Henry Kahnweiler en 1909. Cette édition originale, tirée à peu d’exemplaires, comporte des gravures d’André Derain.
L’œuvre témoigne du goût d’Apollinaire pour le Moyen Âge et les légendes de la Table ronde. Elle est aussi le fruit d’un important travail de documentation effectué par le poète dans des bibliothèques à partir de 1899. Ouvrage demeuré longtemps peu accessible et peu connu, l’Enchanteur pourrissant, que Breton jugeait comme étant «l’un des plus admirables livres d’Apollinaire», a été tardivement découvert et apprécié.
Synopsis
Merlin tombe amoureux de Viviane, la Dame du lac. Celle-ci s’empare des secrets de l’enchanteur et l’enferme dans un tombeau après l’avoir endormi. L’enchanteur meurt alors mais son âme reste «vivante en son cadavre», si bien qu’il peut entendre tout ce qui se passe autour de sa tombe. Il perçoit ainsi les propos de divers animaux de la forêt ainsi que de créatures légendaires et fabuleuses qui prennent tour à tour la parole. Un dialogue s’instaure parfois entre Merlin et l’un des personnages de ce cortège fantastique.
Critique
Passablement violent dans l’image de la décomposition qu’il impose d’emblée, le titre de l’ouvrage mêle le sortilège et la mort, l’univers du merveilleux et le macabre. Il y a là quelque chose de provocant et de cynique tout à la fois qui n’est pas sans rapport avec le ton de l’ensemble de l’œuvre. Celle-ci use en effet volontiers de la dérision, singulièrement à l’égard du sentiment amoureux. Avec désespoir et humour, et non sans quelque misogynie, elle en montre d’emblée l’impossible partage: la mère de Merlin refusait tout contact avec les hommes, et la femme qu’il aime cause sa mort.
L’Enchanteur pourrissant, par les personnages qu’il met en scène et les tournures qu’il emploie — «Il y eut jadis une demoiselle de grande beauté, fille d’un pauvre vavasseur» —, s’inscrit dans la tradition du conte. Il traite toutefois le genre de façon très libre. Ainsi, la foule mythologique qu’il convoque dissout la trame narrative au profit d’une structure d’aspect plutôt théâtral, le récit cédant souvent la place aux discours successifs des différents protagonistes. Le texte se présente alors comme une sorte de drame philosophique et n’est pas sans rappeler la Tentation de saint Antoine de Flaubert.
La position du mort est privilégiée puisque Merlin rassemble autour de son tombeau de multiples créatures et est seul à percevoir l’ensemble des propos échangés. La mort totalise pour ainsi dire la vie, tout comme le texte rassemble l’universelle cacophonie. Merlin, avatar du poète, est une sorte de chambre d’écho des voix du monde. Le poète est donc, selon Apollinaire, un enchanteur qui tire son pouvoir, à l’image de Merlin reclus dans son tombeau, de sa solitude et de sa familiarité avec la mort. Il est un magicien tragique. Mais il est aussi plus fort que la mort puisque Merlin, grâce au verbe qu’il continue de percevoir et de manier, survit à sa putréfaction.
A. SCHWEIGER
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994