Hérodiade

Stéphane Mallarmé

1869

Hérodiade

 

HÉRODIADE. Poème en trois parties de Stéphane Mallarmé (1842-1898). La «Scène», seule partie publiée du vivant de l’auteur, a d’abord été éditée dans la 2e série du Parnasse contemporain en 1869, avant d’être reprise dans les Poésies de 1887. L’«Ouverture» n’a été publiée qu’en novembre 1926 dans la Nouvelle Revue française. Quant au «Cantique de saint Jean», il apparaît pour la première fois dans l’édition posthume des Poésies de 1913.

Conçue au départ comme une «tragédie» (octobre 1864), peut-être en vue d’une représentation au Théâtre-Français (lettre à Théodore de Banville, 31 mars 1865), Hérodiade devint un «poème» en novembre 1865, Mallarmé déclarant gagner à ce changement formel «toute l’attitude, les vêtements, le décor et l’ameublement, sans parler du mystère» (À Cazalis). Durant l’hiver 1865-1866, il écrit donc la première partie, l’«Ouverture», qui devait être «d’un effet inouï», surpassant la «scène» dramatique alors composée. Au moment du déménagement de Tournon à Besançon (1867), le poème, dans son état actuel, est presque terminé. Quoique Mallarmé escomptât toujours le reprendre et le compléter, seuls sont parvenus achevés ces trois fragments assez dissemblables de l’ouvrage.

 

Synopsis

Ouverture ancienne. Dans un décor auroral aux teintes crépusculaires, où aucune présence ne se manifeste, aperçu depuis un vitrail ouvert, le rêve ancien se consume. Dans la chambre, au décor fastueux, suranné et mystérieux, s’élève une voix, écho du passé, trace d’un idéal désormais condamné. La prophétie de la Sybille trouve en elle, qui déserte son lit, son objet: abandonnée de son père cruel, vouée à la contemplation solitaire de soi, elle serait destinée à la mort que l’écoulement du temps rend toujours plus imminente.

La Scène est construite de manière à provoquer chez Hérodiade, par les interventions de la Nourrice, qui veut l’arracher à son désir de se préserver de toute souillure et de vivre, «dans un âge ignoré», une colère croissante. Pourquoi ce refus et pour qui? Hérodiade reste face à l’image que lui renvoie d’elle-même son miroir, et, dans sa chambre close, loin du spectacle de l’azur qu’elle hait, «aime l’horreur d’être vierge» tout en attendant «une chose inconnue».

Cantique de saint Jean. Tel le soleil un instant immobilisé, la tête du saint, après la décollation, s’élève, se fixe à la hauteur des «glaciers», symboles de pureté, avant de redescendre pour un ultime «salut». La mort libère de la finitude du corps, en permettant au «regard» de s’élever à la contemplation de l’idéal.

Critique

Malgré les différences formelles qui séparent les uns des autres ces trois textes (monologue/dialogue; alexandrins/ hexasyllabes-tétrasyllabes), l’œuvre possède une certaine unité, sinon dramatique (le sacrifice solaire de l’«Ouverture» annonce la mort de saint Jean; la prophétie de deuil annonce la solitude d’Hérodiade, mais aussi sa séparation d’avec celui qu’elle attend, saint Jean), du moins thématique. Les motifs du cygne / signe, de la nappe d’eau / miroir / surface plane / lit / grimoire, se répètent de l’«Ouverture» à la «Scène», tandis que l’élévation jusqu’aux «glaciers» de la tête du Baptiste semble inséparable de cette définition que donne de son double Hérodiade: «Nuit blanche de glaçons et de neige cruelle.»

Dès l’«Ouverture», la Nourrice est présente, par ses questions et sa voix «du passé, longue évocation». Le nom désigne ici une fonction: mais la «gorge ancienne est tarie», et le «paradis», perdu pour Hérodiade. Le monde de l’enfance, de l’infans, où la parole n’est pas encore articulée et où la bouche est pleine du bon sein et de la blancheur du lait, n’est plus. Le désir oral est remplacé, dans la bouche de la vieille, par la menace de mort (le doigt levé qui répète le geste des Sibylles) ou la tentation amoureuse: la présence de son corps est constamment rappelée à celle qui se veut idéale et refuse tout contact, toute profanation (sur cette sensualité, voir l’Après-midi d’un faune composé à la même époque par Mallarmé). La «Scène» est donc traversée de part en part d’une opposition radicale entre les deux personnages (défenses répétées dans la bouche d’Hérodiade; paroles laudatives et déplorations de la Nourrice) qui supporte une problématique métaphysique, puis esthétique.

Synonyme de finitude — «Les anciens désaccords / Avec le corps» («Cantique») —, le corps est enfermé loin des regards et du viol symbolique qu’ils provoquent. Vierge qui s’enorgueillit d’elle-même, guerrière que sa chevelure apparente à la terre froide (métal, bijoux), ou encore serpent qui fait d’elle une menaçante femme phallique, Hérodiade, dans l’expérience du miroir, jouit d’elle-même. Tout le mouvement thématique de la fermeture qui porte l’«Ouverture», puis se répète dans la «Scène», mime cette claustration. Il n’est pas jusqu’à la sonorité de certains vers qui ne se referme sur elle-même: «D’un miroir qui reflète en son calme dormant.» Pourtant, dans l’expérience du miroir, le dédoublement est néfaste. Le sémantisme de «glace» fait du miroir une eau gelée (voir “le Vierge, le Vivace” dans Poésies), où, loin de s’abandonner à une expansion bienheureuse, l’idéal se prend. L’impuissance menace Hérodiade figée en son miroir, qui n’a d’autre destin que de «s’effeuiller», c’est-à-dire se détruire. Héroïne de la mort, elle rêve d’un «pâle mausolée», tombeau où s’enfouir. Cette fascination pour la blancheur virginale non polluée et effrayante devient, dans la bouche de la Nourrice-Sibylle dont la prophétie de mort possède un sens second et crypté, désir du «vélin» où inscrire ses rêves. La polysémie du texte assure cette mutation du lit où Hérodiade laisse des plis au «Grimoire» où le scripteur laisse des traces. Mallarmé donne une allégorie de l’écriture poétique fascinée jusqu’au vertige par le blanc.

Cette Hérodiade, peut-être inspirée de la figure de Salammbô (Salammbô, paru en 1862, lu par Mallarmé en 1864), diffère de la figure biblique d’Hérodiade, mère de Salomé, qui inspira d’autres artistes en cette fin de siècle ou au début du suivant (Flaubert [voir Trois Contes], Gustave Moreau, Oscar Wilde [voir Salomé], Richard Strauss et Apollinaire). De même, le Baptiste n’est plus ici une voix tonnante et justicière: ce rôle, dérisoire, est dévolu à la Nourrice. Au contraire, il est regard séparé de sa finitude humaine, rival des «glaciers». Par le sacrifice de soi, il accède à la pureté (voir Igitur). Mais aussi, parce qu’Hérodiade est «froides pierreries», ce regard est celui qu’il faut porter sur elle, l’idéal poétique qu’elle incarne, bref sur le poème. Le «Cantique […]» déplace l’attention du créateur sur le lecteur: l’écriture opère un retour sur elle-même, afin de dire à chacun de nous qu’il doit se hausser à la mesure du poème. Entre le regard scrutateur du violeur et le regard du contemplateur fasciné qui accepte de se sacrifier, se met en place le moment rituel de la lecture du livre devenu objet de culte.

 

D. ALEXANDRE

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994