Louis Lambert
Louis Lambert
LOUIS LAMBERT. Roman d’Honoré de Balzac (1799-1850), publié à Paris chez Gosselin dans les Nouveaux Contes philosophiques sous le titre Notice biographique sur Louis Lambert en octobre 1832, puis remanié dans une édition séparée de 1833, et intitulé cette fois Histoire intellectuelle de Louis Lambert. Profondément transformé, il est republié chez Werdet en 1836 dans les Études philosophiques, en même temps que dans le Livre mystique où il figure avec Séraphîta et les Proscrits. Il reçoit son titre définitif dans l’édition Charpentier en 1842, avant d’entrer au tome XVI de la Comédie humaine (à Paris chez Furne, Dubochet et Hetzel en 1846).
Œuvre essentielle pour comprendre l’idéologie de Balzac, ce roman exprime la tragédie d’un penseur tué par sa pensée, comme le dit Félix Davin dans sa Préface aux Études philosophiques de 1834.
Synopsis
Louis Lambert. Trois moments composent le roman: la vie du héros, ses lettres à la femme aimée, ses pensées. Placé par la sollicitude de Mme de Staël chez les oratoriens de Vendôme où le rencontre Balzac, Louis Lambert, génial rêveur, amateur précoce de Swedenborg, y fait de médiocres études. Plus tard, il tente d’accéder à l’existence angélique par la maîtrise de son être intérieur sur l’être extérieur, en même temps qu’il s’essaie à résoudre le problème de la connaissance et d’expliquer les phénomènes physiques par l’action d’une substance éthérée, dont la pensée et la volonté sont des modes au même titre que l’électricité, la chaleur ou la lumière. Il fait à Blois la rencontre de Pauline de Villenoix. Leur mariage doit être célébré quand Louis Lambert devient fou. Pauline le recueille et le soigne jusqu’à sa mort, qui survient au bout de trois ans. Pendant les rémissions, ils peuvent entreprendre quelques voyages. C’est au cours de l’un d’eux que Louis Lambert apprend l’histoire racontée dans Un drame au bord de la mer (voir ci-après).
Critique
Si l’évidente dimension autobiographique s’impose (Balzac reprenant le principe du double distancié utilisé par Sainte-Beuve dans Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme), le roman met en place la thématique balzacienne du génie. Chercheur d’absolu, Louis Lambert sombre dans l’aliénation mentale (l’extase cataleptique chronique), mais au-delà du cas clinique, domine surtout sa préoccupation obsédante: lier analyse et synthèse, science et poésie, unité et diversité. Génie maudit comme Manfred et Faust, les grands héros romantiques, il éprouve une inextinguible soif de connaissance, et se trouve pris entre la philosophie et l’amour.
Nourri de philosophes, d’occultistes et de physiologistes allant de Ballanche à Lavater, Louis Lambert s’inspire avant tout de la pensée swedenborgienne. Au théosophe suédois, il doit de percevoir le monde comme pénétré de forces spirituelles. Surtout, il conçoit la possibilité offerte à l’homme de s’élever vers la connaissance en une sorte d’assomption. Mais on ne saurait réduire le personnage à ce seul aspect. Il évolue en effet d’un spiritualisme élaboré à la conception de la pensée comme arme. S’il meurt de sa folie, conséquence de la désertion du corps par le fluide vital tout entier passé dans l’esprit, il succombe aussi de n’avoir pu articuler sa pensée à une pratique, préfigurant ainsi le drame d’Illusions perdues (où le Cénacle apprend avec consternation sa mort). L’histoire concrète, voyage au bout de la nuit, bloque et stérilise le génie. Face à un héros d’une telle dimension, Pauline, retrouvant le nom d’une héroïne de la Peau de chagrin comme pour mieux souligner les ressemblances, n’est guère plus qu’une figure de femme aimante.
Présentation
Un drame au bord de la mer, publié fragmentairement dans le Voleur en novembre 1834, et en volume dans les Études philosophiques à Paris chez Werdet en 1834, avant d’être intégré, sous le titre la Justice paternelle, au collectif les Mystères de province, chez Souverain en 1834, et d’entrer dans la Comédie humaine (tome XV, 1846), est une nouvelle consacrée au thème de la paternité conçue comme idée qui tue (voir le Père Goriot que Balzac rédige au même moment).
Synopsis
Un drame au bord de la mer. Au cours d’un séjour au Croisic, Joseph Cambremer, frère de Pierre Cambremer, le héros de la nouvelle, raconte à Louis Lambert et à Pauline de Villenoix l’histoire de l’Homme-au-Vœu, que Louis transcrit dans une lettre adressée à son oncle. Vivant sur un promontoire isolé, Pierre Cambremer s’y est retiré après avoir fait acte de justice paternelle: Jacques, son fils unique, était un dangereux dévoyé; l’ayant fait confesser par le curé de Guérande, il l’a ligoté et jeté à l’eau.
Critique
Un père juge et bourreau: le Mateo Falcone de Mérimée est passé par là. Mais la signification profonde de la nouvelle la relie aux grandes préoccupations balzaciennes. L’exacerbation passionnelle du sentiment paternel, un père symboliquement tué par sa propre paternité et se punissant lui-même pour obtenir le pardon de Dieu: autant de thèmes dramatiques qui entrent dans la problématique philosophique de l’écrivain. À Pierre s’ajoute un autre héros connaissant lui aussi «un drame au bord de la mer»: Louis Lambert, malade, mélancolique, est anéanti par le récit. Le désordre de la famille Cambremer l’atteint par contagion. Construit sur deux lignes narratives, celle du Breton racontant l’histoire des Cambremer, celle du touriste évoquant la fin de son séjour, le récit fait contraster deux langues et deux genres: une histoire dramatique progressant vers sa catastrophe, une méditation. S’y ajoute une description physique et sociale de la région du Croisic.
Récit situé face à l’Océan, tenant de la scène de la vie privée (une mère aimante, un enfant soupçonné d’être illégitime, un autre légitime), du poème mystique brutalement interrompu et du conte philosophique, l’Enfant maudit (la Revue des Deux Mondes, janvier 1831, et la Chronique de Paris, octobre 1836, puis Études philosophiques, Werdet, 1837 et la Comédie humaine, Furne, 1846), traite d’un personnage poète et rêveur proche de Louis Lambert, Étienne d’Hérouville, et, à partir des innocentes amours enfantines, le thème de l’angélisme développé dans Séraphîta.
G. GENGEMBRE
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994