Igitur

Stéphane Mallarmé

1925

Igitur

 

IGITUR ou la Folie d’Elbehnon. Poème en prose de Stéphane Mallarmé (1842-1898), publié à Paris chez Gallimard en 1925.

Entrepris à Besançon en mai 1867, Igitur est contemporain de la première version du “Sonnet en -yx” (“Sonnet allégorique de lui-même”, juillet 1868) et de l’achèvement de la «Scène» d’Hérodiade (septembre 1867). Travaux laborieux qui appellent cette confession du poète à son ami Cazalis: «Je viens de passer une année effrayante.» Et quand il arrive en Avignon, «l’édifice» de sa santé «et morale et naturelle s’est écroulé». Durant l’été 1869, il revient sur ces quatre poèmes en prose qui deviendront Igitur comme un malade à la recherche d’un remède. «C’est un conte, par lequel je veux terrasser le vieux monstre de l’Impuissance, son sujet, du reste […]. S’il est fait, je suis guéri; Similia Similibus.» Mallarmé donna lecture de son projet en août 1870 à Catulle Mendès qui en fut atterré et à Villiers de L’Isle-Adam qui s’enthousiasma, puis il le classa comme «déchet».

 

Synopsis

Selon l’argument retrouvé dans les papiers de Mallarmé, le poème comprend quatre «morceaux» auxquels en est adjoint un cinquième dans les éditions modernes: 1, “le Minuit”; 2, “l’Escalier”; 3, “Vie d’Igitur [texte ajouté]”; 4, “le Coup de dés”; 5, “le Sommeil sur les cendres, après la bougie soufflée” [“Il se couche au tombeau” en est le titre dans le texte publié]. Suivent cinq «Scolies». “L’Ancienne étude” énonce le projet: se substituer aux ancêtres pour accomplir l’acte de «souffler la bougie». Dans une chambre (tentures, miroir), Igitur accomplit une ascèse spirituelle (I). Il pénètre dans le caveau de ses ancêtres, devenant les êtres de sa race, annulant son moi pour une identité générique, puis pour un moi idéal, double du miroir, parfaite conscience abstraite, pour un moi absolu (II). À ce moment intervient dans le conte le récit de la “Vie d’Igitur”, sans concession à l’anecdote: cette fiction de l’expérience du temps est construite en trois étapes, conscience du temps «recueilli» et bien-être, éternité et ennui, temps pur et moi permanent (III). «Mais l’Acte s’accomplit.» La conscience universelle permet de participer à la causalité universelle, d’être à son origine sans lui attribuer de finalité. Igitur accomplit le destin de sa race inscrit dans le «grimoire»: abolir le hasard d’un geste absolu. Mais dans l’accomplissement même du geste resurgit le moi conscient et donc limité (IV). Niant le hasard en lui substituant l’infini, il rétablit une nécessité. Il se couche alors dans les cendres de ses ancêtres, faisant du suicide le seul acte absolu possible (IV-V).

 

Critique

Igitur est, selon Mallarmé, un conte. Pourtant, avons-nous bien affaire à une fiction? Il y a, bien sûr, un décor, qui, à travers la magie de l’écriture mallarméenne, se métamorphose. Le miroir se creuse en un tombeau, porte ouverte sur l’au-delà ou l’en-deçà; les tentures de la chambre en deviennent les parois. Tout un espace du dedans est mis en place, autant matériel que spirituel. Le personnage éprouve une «oppression progressive», il entend («Oui»), il ressent même de la frayeur ou de l’effroi; il agit aussi («Il secoue simplement les dés»). Tout mène à ce geste, en une subtile progression, ou plutôt régression, comme le montre ce récit parodique de la Genèse, où importent non les «constellations» et la «mer», mais l’«infini» et peut-être le «Chaos». La démarche mentale prépare l’accomplissement du geste: c’est cet accord qui définit le théâtre selon Mallarmé. Igitur fut aussi conçu comme une scène de théâtre.

Que serait le contenu de cette fiction? Ce simple geste, précisément, de lancer les dés ou souffler une bougie. Aussi a-t-on affaire à un conte, qui peut être qualifié de métaphysique ou de poétique. Les questionnements mis en place dans le récit sont multiples: interrogation sur le hasard et la nécessité, sur une causalité extérieure et objective, vouée fatalement à redevenir subjective dès qu’elle est pensée et à rendre à la finitude celui qui se veut absolu; interrogation sur le Moi placé face à son miroir (voir Hérodiade), dont le récit mesure les étapes de la transformation en le nommant tantôt «Minuit», tantôt «Je», tantôt «l’Ombre»; interrogation sur les relations du Moi au Temps (perte, recel, épreuve)… Les questions se multiplient du fait même de l’hermétisme du poème, et les «Scolies» sont un secours modeste pour le lecteur. Mallarmé l’a prévenu, dès l’épigraphe: «Ce Conte s’adresse à l’Intelligence du lecteur qui met les choses en scène, elle-même.»

Placé hors du temps, hors de toutes circonstances, hors de toute réalité, Igitur ne saurait souffrir que l’universel: «Je suis maintenant impersonnel», écrit Mallarmé à Cazalis (14 mai 1867). Puisque «l’Acte s’accomplit» et se passe d’auteur, le suicide sera le stade ultime de cette négativité, constamment à l’œuvre dans l’écriture même de Mallarmé (voir par exemple le champ sémantique de la mort, ou le rôle des épithètes souvent chargées de miner négativement ce qu’un nom peut porter de positivité: «vacante sonorité», «immémorial geste vacant», «vide sépulcral du heurt»). Igitur boit la fiole de Néant; sans présence humaine, l’Absolu peut être: «Le Néant parti, reste le château de la pureté.» Pourquoi accomplir le geste, alors? Si tout agent est inutile, homme ou Dieu, pourquoi cette «folie»? Désillusionné, Igitur (se) donne l’illusion: ce regard lucide et ironique porté sur soi est l’indice d’un déplacement de l’ordre métaphysique — qui n’est jamais une fin en soi, mais une condition de possibilité, chez Mallarmé — vers l’ordre esthétique. Au temps raconté du point de vue d’Igitur, il faut opposer le temps commenté propre au narrateur (IV, “le Coup de dés”). L’ordre du récit est ici porteur de sens: après la parodie du geste, Igitur «ferme le livre». La page a recueilli le mensonge. Il faut croire au «seul Absolu» inhumain, l’Absence, et donc pouvoir «s’imagine[r] être partout dans un rêve». Igitur rend ses pouvoirs à l’imagination.

Le titre invite le lecteur à tirer une conclusion. Le hasard est, donc je suis par l’imaginaire. Igitur évoquerait la formule de la Genèse: «Igitur perfecti sunt caeli et terra et omnes ornatus eorum.»Elbehnon, où est déjà lisible la négativité de la parole poétique: «Elle bée non», désignerait selon Rolland de Renéville, les fils des Elohim, les anges créateurs émanés de Jéhovah. Igitur construit son art sur le vide abyssal (voir Un coup de dés jamais n’abolira le hasard), et, à Minuit, à ce moment où le temps n’est pas, sépare du Chaos ses constellations de signes.

 

D. ALEXANDRE

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994