Un coup de dés jamais n’abolira le hasard
Un coup de dés jamais n’abolira le hasard
UN COUP DE DÉS JAMAIS N’ABOLIRA LE HASARD. Poème de Stéphane Mallarmé (1842-1898), publié à Paris dans la revue Cosmopolis en mai 1897, et en volume chez Gallimard en 1914.
Peu avant sa mort, le poète projetait d’en donner une «grande édition chez Lahure», illustrée de planches d’Odilon Redon, mais le projet n’aboutit pas. En 1895 («Quant au livre», trois chroniques), puis en 1896 («le Mystère dans les lettres»), le poète est revenu sur le projet obsédant du «Livre», œuvre totale, apparu dès 1866: «Je prévois qu’il me faudra vingt ans pour les cinq livres dont se composera l’œuvre» (Aubanel, 28 juillet 1866). Dans son Autobiographie envoyée à Verlaine en 1895, il définit ainsi cette œuvre dont le Coup de dés ne sera que le premier jet: «L’explication orphique de la terre qui est le seul devoir du poète et le jeu littéraire par excellence.»
Mallarmé se montra très attentif à la typographie. C’est dire que le livre est ici un objet matériel: prise comme unité de mesure (Préface), la page devient un espace vierge à trois dimensions où sourdent les signes. Les mots, à l’image de notes musicales sur une partition, en leur rareté ou leur multiplicité, imposent au lecteur un rythme de lecture, tandis que la taille des caractères employés détermine l’intonation. Un coup de dés fut conçu par Mallarmé en vue d’une «émission orale».
Synopsis
Les deux premières pages annoncent l’acte («UN COUP DE DÉS») et le cadre hypothétique où il pourrait ne pas s’accomplir («JAMAIS»). En une première supposition toute mathématique («soit que»), l’Abîme se creuse en une coque de navire, dont la voile, telle une aile, demeure impuissante à s’envoler (page 3). Au-dessus de la tempête surgit le «MAÎTRE» qui affronte le destin, mais qui hésite à lancer le Nombre contre le néant, laissant la place à une «ombre puérile». Au bas de la page, «N’ABOLIRA», unique prophétie, rappelle la vanité folle du geste (5). Le romain est remplacé dès lors par l’italique, plus aérien pour désigner l’hypothétique («comme si»), attouchement du gouffre par une «plume» dont le «prince amer» (Hamlet?) se coiffe, faisant raison de ce que le vent livrait au hasard (7). Un instant, un éclat «scintille puis ombrage» une sirène et un manoir; le spectacle de rêve s’abolit (8), tandis que l’hypothèse du Nombre rejaillit, énigmatique. La plume sombre dans le gouffre, le romain se mêle à l’italique — «LE HASARD» —, puis l’emporte. Le retour à l’océan initial, lieu abyssal, s’accomplit. «RIEN N’A EU LIEU», que le poème de ce cycle du rien, excepté une constellation in-humaine, projection froide et orgueilleuse de l’Esprit: «Toute Pensée émet un Coup de Dés», et tout recommence.
Critique
Faut-il voir dans le Coup de dés un souvenir de “la Bouteille à la mer” (voir les Destinées de Vigny)? Le poème de Mallarmé n’est pas ouvert sur un avenir messianique, mais reste un récit clos sur lui-même. Les commentateurs ont rappelé que «hasard» signifie, par étymologie, «dé». Les dés sont déjà jetés. «Hyperbole» (voir “Prose pour Des Esseintes”, dans Poésies), ce texte se gonfle et se creuse, comme les flots dans la tempête, pour amplifier dans des motifs secondaires une évidence tautologique: «Tout passe, par raccourci, en hypothèse; on évite le récit» (Préface). Comme tout est joué, il ne saurait se produire qu’un récit potentiel, problème quasi mathématique posé en une suite de suppositions et de tournures hypothétiques (quand bien même, soit que, comme si, si, existât-il). Cette syntaxe mentale dédramatise l’aventure du «Maître» et de son «ombre puérile». Mallarmé ne songe nullement à exalter, dans la grandeur du capitaine ou l’amertume du héros shakespearien, la figure romantique de l’homme luttant contre la toute-puissance des éléments ou affirmant sa spiritualité. L’océan est ici bien proche de la chambre d’Igitur: même abîme, même tombeau d’ancêtre, même néant, pour un même geste, qui, cette fois, ne sera pas accompli, sinon dans l’écriture. Hamlet incarne la résignation à l’impuissance face au destin, «l’antagonisme de rêve chez l’homme avec les fatalités de son existence départies par le malheur» (voir «Hamlet», dans Divagations).
Qu’est-ce que ce Nombre? Ce qui serait capable d’apaiser la tempête, de rendre son harmonie à une réalité désordonnée. Mais la nécessité mathématique, aux relents mystiques, ne peut être jetée sur un monde que Dieu a livré au hasard. Le Coup de dés accomplit cette formule apparue dans l’Argument d’Igitur: «Vous, mathématiciens expirâtes-moi projeté absolu.» Le poème chante la mort de Dieu et l’échec radical de toute tentative humaine. Il se construit, édifiant des hypothèses qu’il détruit, ironisant sur sa propre démarche (le prince est «amer», mais aussi «ombre puérile», à la «petite raison virile»; le Nombre est «hallucination éparse d’agonie» et, après la chute de la plume, il ne reste qu’à en «rire»). En ce mouvement, il essaime les constellations sur les pages (les sept types de caractères pour environ sept cents mots évoquent le «septuor» final du “Sonnet en -yx”, voir Poésies). La fiction poétique, divagation plaquée sur l’absence, fait du poème un jeu. «La littérature existe et, si l’on veut, seule, à l’exception de tout. […] À quoi sert cela — À un jeu» («la Musique et les Lettres», 1894). Le dernier mouvement du poème, en une rupture, introduit un troisième terme par-delà l’antagonisme fondamental: sur le rien qui anéantit l’homme se superpose la constellation poétique — le mensonge glorieux de la poésie.
Un mensonge donné à voir: le blanc de la page est essentiel dans cette écriture, où les mots, telle la plume de Hamlet, ne s’élèvent que pour mieux retourner au lieu dont ils émanent. De même que la syntaxe allusive et elliptique pose les prémices d’un sens qui exige l’effort du lecteur, de même la valeur figurative des caractères typographiques (taille, place dans l’espace de la page, contexte…) redouble souvent le sens énoncé. Mallarmé met en page, ou plutôt en scène, son poème, disposant des repères énigmatiques en vue d’une lecture horizontale et verticale, restituant chez le lecteur l’impuissance du Maître ou du Prince à déployer de manière continue une phrase entière (le Nombre) du fait de la déclinaison de thèmes adjacents. Divagation, la lecture «élévation ordinaire verse l’absence».
D. ALEXANDRE
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994