Un beau ténébreux
Un beau ténébreux
UN BEAU TÉNÉBREUX. Récit de Julien Gracq, pseudonyme de Louis Poirier (né en 1910), publié à Paris chez José Corti en 1945.
Synopsis
Gérard, jeune homme qui passe ses vacances sur une plage bretonne, note dans son journal les infimes péripéties de ce séjour. Il y évoque les paysages et surtout les gens qu’il fréquente à l’hôtel des Vagues: Christel est une jeune femme «intéressante» et un peu hautaine, Jacques un poète «qui n’a rien lu», Irène et Henri Maurevert deux jeunes mariés déjà quelque peu lassés l’un par l’autre. Mais très vite, Allan, un «beau ténébreux», va occuper le devant de la scène grâce au charme engendré par la remarquable aisance de son allure en toutes circonstances. Tous les personnages de ce cercle de camaraderie subissent l’envoûtement de ce puissant catalyseur qui peut à la fois attirer (Christel lui voue un amour intense) et rebuter dans la mesure où chacun le sent plus ou moins animé d’un funeste dessein. Il ne laisse en tout cas personne indifférent, et la tension créée par sa présence ne cessera de croître jusqu’au dénouement. Vers la fin du récit, le journal de Gérard s’interrompt et c’est alors un second narrateur qui se charge de révéler au lecteur les ultimes épisodes de cette trame funèbre.
Critique
Chacun des personnages de ce récit trouve en lui, à sa manière, des raisons d’être sensible au magnétisme délétère émis par Allan. La dérision morbide qui habite ce dandy fait de lui un miroir où chacun peut voir l’image de son propre ennui et de son propre désenchantement de la vie. Celui-ci a d’ailleurs pris progressivement conscience de l’existence de cette contagion, et finit par la considérer comme un «secret terrible» qu’il révèle à Christel peu de temps avant d’accomplir l’«engagement» qu’il a contracté: «Ce que je ne savais pas, c’est qu’il n’est pas bon de laisser la mort se promener trop longtemps à visage découvert sur la terre. Je ne savais pas… Elle émeut, elle éveille la mort encore endormie au fond des autres.»
Gérard lui-même, malgré la capacité de recul que lui confère le fait d’écrire, subit cette fascination et ne parvient plus à se défaire d’une «image déliquescente de la vie». Toute la teneur démonstrative de ce récit tient en ce désir de mettre au jour, en chacun, la présence d’une face nocturne qui le pousse à déprécier l’existence, à n’en plus considérer que les forces de déliaison, pour peu que les circonstances s’y prêtent, comme en ces lieux de villégiature livrés «pour deux mois à la veulerie et au désœuvrement». Une pente sur laquelle le narrateur n’est que trop enclin à se laisser glisser: «J’adore saisir à leur naissance même ces lignes de clivage entre les êtres.» Un certain contraste naît par ailleurs entre la solennité (parfois un peu artificielle, il faut en convenir) du style de ce roman et le manque de densité, d’étoffe des protagonistes. Mais, même s’il cède parfois à certaines facilités, l’ouvrage recèle de très nombreuses notations où la qualité esthétique se joint à la justesse psychologique: «Le premier coup d’œil qu’échangent deux êtres, certaine inflexion de voix qui s’impose à eux, aussi insidieuse, aussi fatale qu’une inspiration de poète, les engage pour jamais, pour le meilleur ou pour le pire — ou pour l’indifférence complète.»
G. COGEZ
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994