Pour un Malherbe
Pour un Malherbe
POUR UN MALHERBE. Essai de Francis Ponge (1899-1988), publié à Paris chez Gallimard en 1965.
D’abord conçu comme article pour la revue Cahiers du Sud puis comme étude pour la collection «Écrivains de toujours» aux Éditions du Seuil, ce travail, rédigé par intermittence entre 1951 et 1957, dépassa chaque fois les limites requises pour devenir le volumineux ouvrage que nous connaissons.
Synopsis
Ce texte, qui se présente sous la forme de très nombreux fragments, doit tout d’abord se lire comme une monographie, puisque Ponge y explique longuement, et de manière souvent récurrente, pourquoi il tient Malherbe pour l’un des très grands écrivains français. Celui-ci est replacé dans les lieux et à l’époque où il vécut; maints faits et anecdotes de sa vie et de la période historique à laquelle elle correspond sont évoqués. Mais c’est surtout sa pratique même du langage qui est caractérisée et louée (avec de nombreuses citations à l’appui) pour son grand souci du mot juste, des allitérations (ce «goût qu’elle révèle quant au choix et à la mise en place des valeurs verbales [mots ou syllabes] qui la constituent»), pour ce mélange aussi de rigueur et de démesure, de raison et de «fureur» poétique. Ponge insiste aussi vigoureusement sur l’importance du poète dans l’histoire de la littérature française. Enfin cette étude fournit à l’écrivain l’occasion de définir, sous la forme à la fois de l’autobiographie et du journal (les fragments sont datés), sa conception de la création littéraire et son «art poétique» personnel en justifiant ses propres préoccupations et ses propres choix.
Critique
Ponge goûte au plus haut point les réussites formelles de ce «forgeron du Verbe» qu’est Malherbe, surtout parce qu’elles reposent sur des «impératifs techniques»: «Rimes rares et stériles, césures, pas de hiatus, strophes à sens complets, sonnets réguliers, etc.» Sa poésie, quel que soit le sujet qu’elle aborde, est toujours en même temps réflexion sur elle-même et sur les moyens auxquels elle a recours pour rendre l’émotion, pour créer un espace de «tension»: «Comment une expression est-elle belle? Quand elle contient sa preuve rhétorique en elle-même. Quand elle peut être comprise comme une loi éthique et esthétique.» Cette préoccupation constante du langage ne pouvait qu’attirer Francis Ponge, pour qui ce livre fut un long exercice d’imprégnation et d’identification. Il se reconnaît dans ce poète dont il souligne à maintes reprises la modernité, il apprécie son orgueil de créateur et sa verdeur, sa «puissance» face à la «féminité du monde». Il fait subir à cet objet un peu particulier qu’est un écrivain et son œuvre, les deux considérés comme un même corps, le traitement qu’il a appliqué à toutes les autres «choses» des textes antérieurs (voir le Parti pris des choses). Ponge y trouve ainsi matière à se découvrir lui-même: toujours plus retouché, affiné, le portrait devient autoportrait et autocommentaire; il devient aussi élaboration d’un objectif, d’une responsabilité devant l’avenir, qui n’est pas sans présenter un certain caractère patriotique (fierté à l’égard de la langue française), où l’écrivain se sent partie prenante d’importantes transformations qui s’annoncent: «Nous pensons que c’est dans l’épaisseur du langage et de nos intuitions les plus arbitraires en présence de l’épaisseur du monde sensible que se trouvent les nouveaux principes de la morale, les nouvelles formes de l’esprit humain.»
G. COGEZ
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994