Trois Discours sur la condition des Grands

Blaise Pascal

1670

Trois Discours sur la condition des Grands

 

TROIS DISCOURS SUR LA CONDITION DES GRANDS. Conférences de Blaise Pascal (1623-1662), publiées dans le Traité de l’éducation d’un prince de Pierre Nicole à Paris chez la Veuve Charles Savreux en 1670.

Ces trois brefs discours ont été prononcés par Pascal, sans doute en 1660, devant «un enfant de grande condition» — le marquis d’Albert, futur duc de Chevreuse, fils du duc de Luynes. Le texte en a été reconstitué, sept ou huit ans plus tard, par le janséniste Pierre Nicole, ami de Pascal, qu’il avait approvisionné en documentation théologique au moment des Provinciales. Quel crédit lui accorder? Nicole fut un témoin direct, à la fois honnête et perspicace. S’il reconnaît n’avoir pu reproduire «les propres paroles dont M. Pascal se servit alors», il ajoute: «Néanmoins tout ce qu’il disait faisait une impression si vive sur l’esprit qu’il n’était pas possible de l’oublier», et il conclut en assurant qu’il respecte «au moins ses pensées et ses sentiments». Deux faits corroborent cette dernière assertion: d’une part, Nicole affirme que Pascal n’a rien laissé sur le sujet — alors qu’on a retrouvé dans ses papiers deux notes (les fragments Lafuma 796 et 797 des Pensées) préparatoires aux Discours qui sont en parfaite consonance avec le texte publié; d’autre part, Nicole est explicitement en désaccord avec la pensée qu’il expose. Quant à l’expression, on jugera avec J. Mesnard qu’«elle présente souvent un caractère très pascalien». Ce n’est donc pas sans raison qu’on a toujours rangé les Trois Discours parmi les œuvres de Pascal.

 

Synopsis

«Premier Discours». Le «Grand» auquel s’adresse Pascal n’est point tel par son mérite, mais par un double hasard: celui de la naissance et celui de la loi qui, arbitrairement, institue la transmission héréditaire des titres et des fortunes. Cela ne signifie pas que son pouvoir soit illégitime, mais qu’il n’est fondé sur aucun titre de nature. Que les puissants n’aillent donc pas s’imaginer, avec le peuple, qu’ils sont d’une essence supérieure: leur pensée secrète doit, au contraire, les ramener au sentiment d’«une parfaite égalité avec tous les hommes».

«Second Discours». En tant que «grandeur d’établissement», la noblesse a droit aux manifestations extérieures du respect; les «grandeurs naturelles» — comme les sciences et la vertu — méritent, elles, la préférence intérieure de l’estime.
«Troisième Discours». Un grand seigneur est «un roi de concupiscence»: son pouvoir ne repose pas sur sa force personnelle, mais sur la possession des biens auxquels aspire la cupidité des hommes. Il s’acquittera de sa condition en contentant les justes désirs de ses sujets; il ne se sauvera cependant qu’en méprisant la concupiscence au profit de la charité.

 

Critique

Le dessein de Pascal est d’abord négatif: détourner les Grands de l’orgueilleuse violence où les entraîne la méconnaissance de leur condition; les faire passer de là sinon à la sagesse chrétienne, du moins à l’humaine «honnêteté». Les Trois Discours pourtant ne sont pas une simple œuvre de circonstance: ils supposent une vision paradoxale du monde, dans laquelle les valeurs politiques sont à la fois démystifiées et réhabilitées; elles ne sont pas fondées sur la justice, mais il est injuste de troubler l’ordre qu’elles établissent. La distance qui les sépare des valeurs authentiques du spirituel devient même garante de l’autonomie du temporel: conséquence particulièrement notable chez un penseur de filiation augustinienne, mais qui s’accorde avec sa théorie de l’hétérogénéité des ordres (voir Pensées, fragment Lafuma 308) comme avec l’émergence, au XVIIe siècle, de l’État moderne.

 

G. FERREYROLLES

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994