Quart Livre
Quart Livre
QUART LIVRE des faits dits héroïques du bon Pantagruel. Récit de François Rabelais (vers 1483-1553), publié à Paris chez Fézandat en 1552. Trois éditions partielles avaient précédé, dont la première à la foire de Lyon, en 1547: elles comprenaient, outre le Prologue, 11 chapitres qui s’achevaient brutalement, et dont la matière fut redistribuée dans les 25 premiers chapitres de 1552. À la virulence du Prologue initial, où Rabelais attaquait les détracteurs de ses écrits, «mesdisans et calumniateurs», fut substitué, dans l’édition définitive, un Prologue plus serein qui contient la célèbre définition du pantagruélisme: «Certaine gayeté d’esprit conficte en mespris des choses fortuites.» La Sorbonne dénonça le livre au Parlement, mais ce dernier ne s’opposa pas à la mise en vente.
Récit de voyage complexe et touffu, ce quatrième volet du cycle des géants emprunte aux événements de l’actualité autant qu’à la tradition littéraire: depuis Homère et Virgile, jusqu’à l’Orlando furioso et Amadis, qui embarquaient leurs héros pour le Cathay, la navigation appartient au roman et à l’épopée. Mais l’intérêt de Rabelais pour ce thème a été avivé, surtout, par les voyages successifs de Jacques Cartier au Canada entre 1532 et 1546: le Bref Récit publié par le navigateur en 1545, dans un climat d’indifférence générale, n’a vraisemblablement pas échappé à l’auteur du Quart Livre.
Le voyage dans les îles imaginaires permet, comme plus tard chez Swift, une satire violente des mœurs du temps. En cette période de tension entre la France et le Saint-Siège, la papauté devient la cible essentielle: dans les chapitres consacrés à l’île des Papimanes, Rabelais se range du côté des humanistes gallicans, qui s’élèvent contre l’amoindrissement de l’autonomie politique et financière de la couronne de France. Il attaque en outre le culte des reliques, l’idolâtrie et le système des indulgences. Plus insistante que dans les trois livres précédents, la satire religieuse s’en prend à toutes les formes du ritualisme aberrant de l’époque.
Synopsis
Pantagruel, Panurge et leurs compagnons s’embarquent pour aller consulter l’oracle de la Dive Bouteille (chap. 1). Ils rencontrent un navire qui revient du pays de Lanternois. Panurge, échappant de peu aux coups d’un marchand de moutons avec qui il s’est querellé, jure de se venger: il achète un mouton qu’il jette aussitôt à la mer, et tout le troupeau s’y précipite à la suite, entraînant marchand et bergers (5-8). Dans l’île de Procuration, Pantagruel et les siens constatent l’«estrange manière de vivre» des Chicquanous, qui «gaingnent leur vie à estre battuz» (12-16). Une tempête éclate et révèle la poltronnerie de Panurge, dont frère Jean ne manque pas de se gausser (18-24). Pantagruel évite l’île de Quaresmeprenant, ennemi juré des Andouilles dodues avec lesquelles il est en lutte perpétuelle (29-41). Les voyageurs font escale dans l’île des Papimanes, adorateurs du pape: Homenaz, évêque du lieu, leur montre les Décrétales, livre sacré qui rassemble toutes les ordonnances papales (48-54). Reprenant leur voyage, Pantagruel et ses compagnons entendent d’étranges clameurs en pleine mer: ce sont les paroles, les cris et les bruits d’une bataille vieille d’un an; la rigueur de l’hiver les avait gelés, la «sérénité et tempérie du bon temps» les fait fondre (55-56). Dans l’île de Messer Gaster, les voyageurs découvrent le culte dont fait l’objet ce personnage, symbole de la toute-puissance de l’estomac (57-62).
Critique
Évoluant entre farce et cauchemar, le Quart Livre semble détruire les schèmes antérieurs du récit rabelaisien. Pantagruel et Gargantua, parodies des romans de chevalerie, adoptaient une progression sans surprise; le Tiers Livre lui-même, si vibrant d’interrogations et de désarrois, se rangeait dans la forme itérative de la quête. Mais que dire du Quart Livre? Nombre de commentateurs ont souligné l’abandon, au moins apparent, du souci structural: le thème odysséen unifie moins la narration qu’il ne la réduit en fragments, à l’image des îles visitées successivement par Pantagruel et les siens. L’itinéraire des personnages semble n’obéir qu’à la logique de l’irruption — archipels fabuleux, peuplades grotesques, monstres marins et tempêtes dévastatrices.
Faut-il croire que l’inspiration rabelaisienne ne parvient pas à trouver un véritable régime narratif, et qu’elle s’essouffle dans une accumulation hétéroclite? De fait, le Quart Livre ne renoue qu’occasionnellement avec la liberté de Gargantua ou les audaces épistémologiques du Tiers Livre: la violence satirique alourdit le récit, quand elle ne l’immobilise pas purement et simplement (épisode érasmien de l’île des Papimanes), et il faut reconnaître que les allégories se font parfois bien voyantes (Messer Gaster, ou l’estomac qui mène le monde). On ne saurait, néanmoins, parler d’un fléchissement de l’inspiration sans négliger la cohérence profonde de l’œuvre rabelaisienne. Tout le problème, depuis Gargantua, est celui de l’exercice de la responsabilité et de la liberté humaines dans un monde qui ne délivre plus de signes certains: Panurge en a fait l’amère expérience, qui n’a trouvé de réponse à la question du mariage ni dans les livres ni dans la parole des hommes. Le Quart Livre, de ce point de vue, prolonge et amplifie les désarrois panurgiens du Tiers Livre: le défilé grotesque et composite des îles dessine un monde rebelle à toute explication logique, arraché définitivement à la sécurité du sens. Sans doute chacun des archipels imaginaires renvoie-t-il clairement à une sphère de l’activité sociale: la justice (les Chicquanous), la religion (les Papimanes), les arts et les techniques (Messer Gaster). Mais la désarticulation des épisodes et le grossissement carnavalesque du trait transforment toutes créatures en épouvantails inquiétants, plus dignes de l’enfer dantesque que d’un monde organisé.
Cette dissolution des repères trouve son expression la plus frappante dans l’omniprésence de l’océan et dans le thème récurrent de la noyade. Dès les premiers chapitres, moutons, bergers et marchands disparaissent en pleine mer, comme jadis viandes et salades s’abîmaient dans le gosier de Gargantua. Mais l’engloutissement ne renvoie plus, dans le Quart Livre, à cette jubilation organique où l’homme excède ses limites. Au contraire, les navigateurs semblent bien petits et désarmés devant la puissance dévoratrice des éléments, comme en témoigne l’épisode de la tempête: «Croyez que nous sembloit estre l’antique Cahos, onquel estoient feu, air, mer, terre, tous les élémens en réfraictaire confusion» (18). Juste retour des choses, Panurge, le bourreau des moutons, devient la principale victime de ce déchaînement: «C’est faict de moy! Je me conchie de male raige de paour. Bou bou, bou bou! Otto to to to to ti!» (ibid.). Désarticulation du langage et relâchement du corps vont de pair: «La vertus retentrice du nerf qui restreint le muscle nommé sphincter (c’est le trou du cul) estoit dissolue par la véhémence de la paour qu’il avoit eu» (67). Cette dérive verbale et organique, signe d’une panique incontrôlable que frère Jean ne manque pas de stigmatiser («Fy! Qu’il est laid, le pleurart de merde!»), renvoie à la logique profonde du personnage de Panurge. Homme de toutes les angoisses depuis le Tiers Livre, il constitue le maillon faible de la troupe: ses questions sans réponse lui interdisent l’agressive virilité d’un frère Jean, autant que l’inaltérable dignité morale d’un Pantagruel. Il n’est peut-être pas excessif de faire de lui le personnage principal du Quart Livre: en sa fragile humanité, Panurge n’assume-t-il pas les actes d’une vie corporelle dont les autres personnages semblent bien éloignés désormais? Et ne porte-t-il pas sur lui l’essentiel de la surabondance rabelaisienne? Il n’est pas indifférent, à ce propos, que le récit s’achève sur l’épisode de la déjection, où le personnage se libère en même temps qu’il déclenche, chez ses compagnons, un grand rire cathartique qui fait oublier tous les ennuis du voyage.
Chargé de menaces, l’océan révèle aussi de magnifiques surprises, comme ces paroles gelées que Pantagruel jette sur le pont du navire. Célèbre à juste titre, l’épisode s’inscrit dans la réflexion rabelaisienne sur le pouvoir des mots. N’en est-il pas, au fond, l’épanouissement plastique et dramatique? Jamais, dans les trois récits précédents, la matérialité du langage n’avait fait l’objet d’une évocation aussi puissante: «Nous y veismes des motz de gueule, des motz de sinople, des motz de azur, des motz de sable, des motz dorez» (56). Bien loin des allégories laborieuses dont le Quart Livre n’est pas exempt, l’épisode des paroles gelées possède la force d’un mythe, et déjoue toute signification univoque. Nettement optimiste, le commentaire de Pantagruel s’appuie sur l’autorité d’Aristote et de Platon: il arrive, dit-il en substance, que les discours proférés dans des conditions défavorables «gèlent», et que nul n’en comprenne le sens; mais d’autres conditions adviennent un jour, qui les font «dégeler» et entendre de tous. L’épisode ne peut-il admettre une autre interprétation, moins confiante dans la fécondité du temps? En dégelant, les paroles maniées par la joyeuse troupe ne font entendre qu’un «langage barbare», et d’ailleurs la soustraction à leur contexte d’origine les prive de signification: «Hin, hin, hin, hin his, ticque, torche, lorgne, brededin, brededac, frr, frrr, frrr» (56). Une fois dégelées, en quoi ces paroles ont-elles plus de valeur que les onomatopées poltronnes de Panurge?
Cette double interprétation peut au fond s’appliquer au Quart Livre. Trop dépendantes du contexte politique et religieux qui les ont inspirées, la satire et l’allégorie ont pu durcir et geler, ne laissant plus entendre au lecteur moderne que les échos lointains d’un débat qu’il peut à bon droit trouver rebutant. Il n’empêche que ce récit de navigation vibre de trop de peurs et d’exaltations millénaires pour ne pas susciter, indéfiniment, des lecteurs capables d’en réchauffer et dégeler le sens.
P. MARI
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994