Nouvelles et Textes pour rien

Samuel Beckett

1955

Nouvelles et Textes pour rien

 

NOUVELLES ET TEXTES POUR RIEN. Recueil d’écrits de Samuel Beckett (Irlande, 1906-1989), publié à Paris aux Éditions de Minuit en 1955. Il se compose de trois nouvelles («l’Expulsé», «le Calmant», «la Fin») écrites en 1945-1946 et suivies d’un ensemble de treize textes courts numérotés de I à XIII, écrits en 1950.

Synopsis

Dans «l’Expulsé», le narrateur vient d’être chassé de la maison où il vivait. Il erre par la ville, d’abord à pied et péniblement à cause de sa démarche laborieuse, puis dans un fiacre. Le cocher lui permet de passer la nuit dans l’écurie. Au matin, il s’en va. Il s’agit peut-être dans «le Calmant» du même personnage qui, pour trouver l’apaisement, va se raconter une histoire. Ce sera celle de sa déambulation nocturne dans une ville où il fera quelques rencontres insolites, avant de s’allonger un moment sur l’asphalte puis de se relever pour reprendre son chemin. «La Fin» commence également par une expulsion: renvoyé d’un asile, le narrateur retrouve une ville qu’il reconnaît mal. Il raconte ses différents modes d’hébergement: il vit d’abord dans un sous-sol, mais sa prétendue logeuse s’enfuit en lui extorquant son argent; il se réfugie ensuite dans une caverne près de la mer, puis dans une remise où il se fabrique un abri dans un canot qu’il recouvre d’un couvercle. Cette embarcation gagne le large; elle est envahie lentement par l’eau qu’un petit trou pratiqué dans la coque laisse pénétrer.

Les treize pièces brèves qui composent les Textes pour rien répètent toutes la même impossibilité d’aboutir à une quelconque assurance. Toute question concernant la parole qui s’énonce est destinée à rester sans réponse. Les lieux, l’identité du ou des narrateurs, les destinations auxquelles aboutissent les chemins empruntés, les souvenirs, le passé, tout demeure incertain parce que tout ici ne repose que sur la seule solidité, c’est-à-dire la grande fragilité, des mots.

 

Critique

Ces deux ensembles de textes, qui n’ont pas été réunis par hasard dans un même livre, correspondent à deux périodes clés dans la production du romancier. Les Nouvelles constituent, par les échantillons qu’elles proposent et par leur facture, comme une ouverture, au sens musical, à la grande trilogie romanesque (voir Molloy, Malone meurt et l’Innommable), et les Textes pour rien forment peut-être l’épilogue de cette entreprise. Les motifs mis en jeu dans les trois nouvelles manifestent encore une relative stabilité narrative, pour n’avoir pas encore subi la grande épreuve de développement-décomposition qu’ils vont connaître bientôt — même si déjà ils apparaissent ici quelque peu entamés par le doute, minés par le soupçon. L’objet même de la narration, par exemple, commence à perdre son statut d’élément prépondérant: «Je ne sais pas pourquoi j’ai raconté cette histoire. J’aurais pu tout aussi bien en raconter une autre», lit-on à la fin de «l’Expulsé». Dès que la parole s’enclenche, un récit se bâtit plus ou moins, des images se forgent, que personne ne peut plus vraiment maîtriser. Et l’«être» beckettien, qui entame ici sa véritable «carrière», commence déjà à se réduire à l’absence d’épaisseur de la fiction, à l’apparence fantomatique de qui se cherche un être. Les différentes expulsions dont il est question dans ces trois courts récits apparaissent comme une naissance au roman, comme l’arrivée plus ou moins tourmentée sur la scène narrative, et en même temps comme le début d’un processus de déperdition: la mise en route ne tire son élan que d’aspirer dès les premiers mots à sa fin. L’écriture se donne chez Beckett comme la conséquence d’une chute, le constat à faire d’un exil sans retour, et elle ne peut donc être rien de plus qu’un pis-aller: «Je serais volontiers mort dans cette maison», affirme le narrateur de «l’Expulsé». Le caractère fictif de ce qui s’énonce est marqué avec une inlassable insistance: rien ici ne peut jamais prendre de consistance. Ce qui se passe sur la page n’a que l’apparence d’un mouvement, d’un événement; le seul «lieu» (ce n’en est pas vraiment un) de cette circulation est le circuit fermé d’une «tête»: «Nous sommes bien entendu dans une tête», note le narrateur du «Calmant» et celui de «la Fin» ajoute: «Tout cela ce sont des mensonges, je le sens.» Mesurée à l’aune du désir essentiel d’un retour à l’origine, toute autre aspiration devient faux-semblant: «J’avais envie d’être à nouveau enfermé, dans un endroit clos, vide et chaud, avec de la lumière artificielle, coiffée d’un abat-jour rose de préférence.» Par rapport à cet endroit idéal, toute rencontre est teintée d’insécurité, tout déplacement devient errance, toute activité façon de tuer le temps. Et la parole constitue peut-être le meilleur moyen de s’anesthésier, d’oublier la pesante tyrannie du présent. Parler pour se «tenir compagnie» et pour susciter des images qui seront brûlées à mesure. Les Textes pour rien sont, de ce point de vue, une série de tentatives allant dans ce sens. Même si chacune d’elles tourne court, faute d’être capable d’entraîner un déroulement durable, Beckett doit encore répondre à certains élans et laisser venir à la surface quelques indices: «Quelque chose, quelque part, qui laisse des traces, de ce qui se passe, de ce qui se dit, c’est vraiment le minimum, non, c’est du roman, encore du roman, seule la voix est, bruissant et laissant des traces.» Ces morceaux qui proposent comme un condensé de toute la poétique beckettienne tirent sans doute leur force de leur inachèvement même.

 

G. COGEZ

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994