Orphée

Jean Cocteau

1926

Orphée

 

ORPHÉE. «Tragédie» en un acte et en prose de Jean Cocteau (1889-1963), créée à Paris par la compagnie Pitoëff au théâtre des Arts en juin 1926, et publiée à Paris chez Delamain et Boutelleau en 1927.

Inlassablement repris par Jean Cocteau, le mythe d’Orphée a donné naissance à un cycle où le héros grec incarne d’abord les affres de la création poétique, puis devient le fil conducteur d’un véritable rituel initiatique: Orphée (tragédie), 1926; le Sang d’un poète (film), 1930; Orphée (adaptation cinématographique de la pièce), 1950; le Testament d’Orphée (film), 1960.

Synopsis

En Thrace, au domicile d’Orphée. Celui-ci écoute les messages de l’au-delà transmis par un cheval frappeur tandis que son épouse, Eurydice, lui reproche de trop s’occuper de poésie et pas assez d’elle. Aussi, en l’absence d’Orphée, se propose-t-elle de tuer le cheval avec l’aide d’un curieux vitrier qui s’élève parfois dans les airs: Heurtebise. Aglaonice, reine des bacchantes, lui a justement remis du poison sous la forme d’un sucre et d’une enveloppe qu’Eurydice lèche à son insu: elle meurt. De retour chez lui, Orphée constate que sa femme a disparu. Pour la retrouver, il doit traverser un miroir et descendre au royaume des morts. Il en revient avec Eurydice — qu’il ne doit pas regarder. Interdiction qu’il enfreint par maladresse. Il la perd. Cependant, Aglaonice et les bacchantes se déchaînent contre lui, le démembrent et le décapitent. La police mène son enquête avec pour interlocuteurs la tête d’Orphée et Heurtebise. Dans la dernière scène, alors que le décor disparaît, Orphée et Eurydice rentrent par la glace. Ils sont conduits par Heurtebise: le vitrier volant était leur ange gardien.

 

Critique

Si elle suit les grandes lignes de la légende, cette «tragédie en un acte et un intervalle» n’en est pas moins un modèle d’irrespect à l’égard du chantre de Thrace. La fantaisie de Cocteau s’exerce sous la forme parodique chère aux surréalistes. Multipliant les effets scéniques invraisemblables, accumulant les anachronismes, le poète démythifie aussi les conventions du théâtre bourgeois, réaliste et sérieux. L’univers de sa pièce est celui du surnaturel: si Eurydice est en quête de simplicité, Orphée, lui, n’hésite pas à «traquer l’inconnu», dût-il se couvrir de ridicule.

Les personnages de la fable antique sont en effet traités sur le mode dérisoire des préoccupations quotidiennes, et n’échappent pas à la trivialité. Orphée se rend-il seulement compte que l’acrostiche que lui souffle le ciel, «Madame Eurydice Reviendra Des Enfers», forme le mot de Cambronne? Mais ils rencontrent aussi une autre mythologie, non moins dérisoire, celle du monde moderne, avec ses gadgets, sa technicité de pacotille, ses clichés culturels tels que Roland Barthes les recensera, justement, dans Mythologies. Ainsi la mort communique ses ordres avec une «machine électrique»; les bacchantes deviennent l’allégorie du public malveillant, des cabales qui déchirent l’artiste; le sacrifice du poète lui-même semble nécessaire à la survie de son œuvre. Le symbole de la tête statufiée souligne ce paradoxe: pour accéder à l’éternité, il faut savoir donner sa vie en pâture aux critiques.

À cet inventaire de situations tragiques mais toujours irréelles sinon ubuesques, il convient d’ajouter les hantises personnelles de Cocteau, la présence énigmatique du vitrier, l’obsession des miroirs («Ces portes par lesquelles la mort va et vient»), l’identification quasi complète enfin aux différentes étapes de la légende. Cocteau s’est suffisamment expliqué dans son journal sur la métaphore du vitrier dont la hotte figure les ailes de l’ange, et sur le glissement de Gabriel à Heurtebise. La genèse d’Orphée est éclairante. On peut y voir une fable biblique se métamorphoser en drame du néopaganisme pour donner naissance à une mise en scène à peine déguisée de l’inspiration poétique: «Ma pièce devait être primitivement une histoire de la Vierge et de Joseph, des ragots qu’ils subirent à cause de l’ange (aide-charpentier), de la malveillance de Nazareth en face d’une grossesse inexplicable, de l’obligation où cette malveillance d’un village mit le couple de prendre la fuite. L’intrigue se prêtait à de telles méprises que j’y renonçai. Je lui substituai le thème orphique où la naissance inexplicable des poèmes remplacerait celle de l’Enfant divin.»

Un tel éclectisme est caractéristique de la modernité de Cocteau, parfois considéré, du fait même de ses outrances, de sa désinvolture à l’égard des valeurs établies, comme un mystificateur. Non conformiste, de l’aveu même de l’auteur, la pièce s’inscrit néanmoins dans le courant de désacralisation des mythes qui ira en s’amplifiant aussi bien dans le théâtre de Giraudoux (voir Électre) que chez Anouilh (Antigone) ou Sartre (les Mouches). La profanation, la provocation sont omniprésentes, au même titre que l’humour: la mort prend des gants (de caoutchouc!) pour négocier avec les humains. Le rôle d’Heurtebise est souligné par l’inévitable jeu de mots sur le vol, dont Eurydice évoque incidemment l’inquiétante polysémie: «Je n’aime pas les fournisseurs qui volent», dit-elle avec une méfiance toute prémonitoire! Ainsi le destin pathétique d’Orphée est-il largement compensé par le comique de situation, le visage familier de la mort, l’intimité de la scène finale: l’orphisme y prend les allures d’un drame domestique. Sa dimension véritablement métaphysique n’apparaîtra que dans les œuvres destinées à l’écran, plus particulièrement dans le Testament d’Orphée, où l’itinéraire du héros, remontant jusqu’au culte d’Osiris, empruntera la voie réservée aux initiés des religions les plus vénérables de l’humanité.

 

B. VALETTE

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994