Médée
Médée
MÉDÉE. Tragédie en cinq actes et en vers de Pierre Corneille (1606-1684), créée à Paris par la troupe du Marais pendant la saison théâtrale 1634-1635, et publiée à Paris chez Targa en 1639.
Fort de la toute récente renaissance de la tragédie et du désir de s’illustrer dans le plus haut genre, Corneille abandonne la comédie pour imiter Euripide et surtout Sénèque (Medea) en une œuvre spectaculaire, qui sut plaire. Inspirée de la fable et non de l’Histoire, sans ce «grand intérêt d’État» nécessaire, dira plus tard l’auteur, à la tragédie, Médée n’annonce qu’indirectement ses grandes pièces.
Synopsis
La magicienne Médée a fait mourir le roi de Thessalie qui avait lésé son mari Jason; le couple s’est réfugié auprès du roi de Corinthe, Créon. Le nouveau roi de Thessalie exige les coupables. Créon se contentera de bannir Médée; Jason épousera sa fille Créuse, qui l’aime. Médée prépare sa vengeance (Acte I). À la demande de Jason, Créon ne bannira pas leurs enfants. Créuse éconduit le vieux roi d’Athènes, Ægée, amoureux d’elle (Acte II). Face à Jason, Médée vilipende son ingratitude et menace (Acte III). Elle envoie à Créuse la robe qu’elle avait demandée, puis libère Ægée, emprisonné après avoir tenté d’enlever Créuse; il lui donnera asile à Athènes (Acte IV). Créon et sa fille sont atrocement brûlés par la robe empoisonnée. Créon se donne la mort, Créuse meurt dans les bras de Jason. Médée apprend alors à celui-ci qu’elle a tué leurs enfants pour se venger, et elle lui échappe dans un char tiré par deux dragons. Il se suicide (Acte V).
Critique
Épouse abandonnée, Médée inspire la compassion; être démoniaque, elle suscite la terreur: elle domine la pièce comme ses ennemis, qui croient pourtant lui imposer leur loi. Corneille joue de tous les effets que le personnage rend possibles: le spectaculaire auquel prêtent ses pouvoirs (la préparation de la robe dans une grotte, la libération magique d’Ægée, le char); la violence verbale, souvent teintée d’ironie (notamment quand Médée rencontre Jason pour la première fois, au cœur de la pièce et de l’acte III, plus bref que les autres pour souligner l’importance de l’entrevue); enfin, l’horreur qui culmine à l’acte V où, non content de faire brandir par Médée le poignard avec lequel elle a tué ses enfants, Corneille montre, au mépris de toute bienséance, le terrible effet de la robe ainsi que trois cadavres. L’horreur s’impose d’elle-même: nul besoin, explique la Dédicace, de renoncer au vrai et d’introduire une leçon morale explicite.
La magicienne fait preuve d’une détermination sans faille, à peine entamée par quelques réticences à l’égard de l’infanticide. C’est une volonté en action, jusque-là entièrement mise au service de son époux. Jason, ingrat par intérêt, traître par inconstance et par souci de ses enfants, compte retrouver une virginité morale en lui échappant, et une légitimité sociale en épousant Créuse; mais par un renversement, c’est Médée qui fait de la trahison de son époux l’occasion d’une libération. Devenue enfin elle-même, sa vengeance sera son «chef-d’œuvre» (I, 3). Au «Moi, / Moi, dis-je, et c’est assez» (I, 4) par lequel elle réplique à sa suivante l’interrogeant sur ce qui lui reste, répond le «Demain je suis Médée» à la veille de son crime (IV, 5). Cette volonté tendue vers la liberté que donne l’accomplissement de soi — fût-ce dans le mal — est toute cornélienne.
D. MONCOND’HUY
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994