Madame Edwarda
Madame Edwarda
MADAME EDWARDA. Récit de Georges Bataille (1897-1962), publié sous le pseudonyme de Pierre Angélique à Paris aux Éditions du Solitaire en 1941; réédition augmentée d’une Préface de l’auteur chez Jean-Jacques Pauvert en 1956.
Synopsis
En proie à une «angoisse sale et grisâtre», le narrateur, tourmenté par les limites de la condition humaine, erre au hasard des rues de Paris. Près de la porte Saint-Denis, il rencontre une prostituée, Madame Edwarda, avec qui il fait l’amour dans une chambre tapissée de glaces (I). Tous deux sortent ensuite du bordel — Madame Edwarda nue sous son domino et son capuchon — et s’aventurent dans les rues du quartier (II). Mais Edwarda s’évanouit sur le trottoir; le narrateur la porte à un taxi qui les conduit jusqu’aux Halles. Madame Edwarda fait arrêter la voiture, ôte son capuchon, descend et invite le chauffeur à monter dans la voiture. Madame Edwarda et le chauffeur font l’amour tandis que le narrateur les regarde (III).
Critique
Long seulement de dix pages, Madame Edwarda est aussi l’un des récits les plus denses de l’œuvre romanesque de Georges Bataille, ralliant toutes les énergies et les portant à leur plus haut point d’intensité pour… rien: «Ce que le mysticisme n’a pu dire (au moment de le dire, il défaiblit), l’érotisme le dit: Dieu n’est rien, s’il n’est pas dépassement de Dieu dans tous les sens; dans le sens de l’être vulgaire, dans celui de l’horreur et de l’impureté; à la fin, dans le sens de rien», écrit l’auteur dans sa Préface. Hors de l’Église, que reste-t-il à Dieu, sinon le bordel? La débauche, comme la mystique, ne le met-elle pas à nu? C’est pourquoi Bataille, quittant les églises (celles de l’Abbé C. ou de l’Histoire de l’œil), s’est jeté dans les bordels. C’est dans un bordel que le narrateur trouve la plus tourmentée des images de Dieu. C’est là encore qu’il va chercher un rite — d’une «hallucinante solennité» — grâce auquel il ne peut plus ignorer que Dieu le condamne. La nature «souillée» d’Edwarda la rend toute-puissante, elle qui réunit les deux aspects du divin, l’élévation et la bassesse infinies. Le narrateur s’acharne à percer le secret de ce Dieu-là: «Je dis à Madame Edwarda qu’elle était Dieu.» Et parce qu’elle est Dieu, elle a le droit d’enjoindre qu’on regarde ses «guenilles» qui sont l’équivalent des plaies du Christ. Madame Edwarda est immonde et désirable, elle est faite de la matière brute des mythes, entre «Dieu-prostituée» et «Grande Mère»; elle est la tentative de remplacer l’incarnation chrétienne par celle de la «prostituée divine», l’union de l’éternel féminin et des principes «du bas».
Le narrateur, face à ce nouveau Dieu, personnage de farce tragique portant masque et domino, n’est plus celui qui a besoin de la mort (comme dans Histoire de l’œil) pour désirer; il est cette fois-ci lui-même la mort qui guette sur Edwarda les signes de la mort, les signes du plaisir inaccessible à Dieu: «De son visage, à ce moment-là, je sus qu’il revenait de l’impossible.» Ce vertige mystique paralyse la narration, et l’écrivain avoue la réticence qu’il éprouve à l’idée de continuer son histoire: «Je serrai Edwarda dans mes bras, elle me sourit: aussitôt, transi, je ressentis en moi un nouveau choc, une sorte de silence tomba sur moi de haut et me glaça. J’étais élevé dans un vol d’anges qui n’avaient ni queues ni têtes, faits de glissements d’ailes.» Le créateur-narrateur se retrouve seul avec des chimères de sa propre fabrication: «Le plus étrange était le silence où Madame Edwarda demeurait enfermée: de sa souffrance, il n’était plus de communication possible et je m’absorbai dans cette absence d’issue — dans cette nuit du cœur qui n’était ni moins déserte, ni moins hostile que le ciel vide.» Le mysticisme obscène d’Edwarda semble gagner la narration elle-même: lorsque le narrateur «monte» avec Edwarda, l’expérience érotique est ineffable et s’exprime, dans le texte, par de longues lignes pointillées; lorsqu’il est témoin de l’acte sexuel entre elle et le chauffeur de taxi, il peut en rendre compte par des paroles, mais le protagoniste-narrateur ne figure plus alors que comme témoin de cet épisode. Le désir, ici, se met totalement en jeu; vivre l’excès, c’est paradoxalement désirer jusqu’au renoncement. Mais «le plaisir serait méprisable s’il n’était ce dépassement atterrant», précise Bataille dans sa Préface.
P. GOURVENNEC
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994