les Oeuvres complètes de Sally Mara

Raymond Queneau

1962

Œuvres complètes de Sally Mara (les)

 

ŒUVRES COMPLÈTES DE SALLY MARA (les). Ouvrage de Raymond Queneau (1903-1976), publié à Paris chez Gallimard en 1962. Il réunit deux textes parus précédemment aux Éditions du Scorpion sous le pseudonyme de Sally Mara: On est toujours trop bon avec les femmes (1947) puis Journal intime (1950). Profitant de cette réédition, Queneau a également rassemblé sous le titre «Sally plus intime» quelques-uns des calembours et aphorismes farcesques parus auparavant dans les Temps mêlés (1941).

Se composant donc d’un journal (promis par son qualificatif «intime» à de lestes polysémies), d’un roman (tout à la fois noir, échevelé et coquin) et de ce que Queneau a appelé lui-même des «foutaises», les Œuvres complètes de Sally Mara participent d’une stratégie complexe où sont mêlés mystification, dédoublement et parodies, dans un jeu spéculaire d’ambiguïtés intentionnelles. En effet, l’auteur réel s’éclipse en feignant de n’être que le compilateur d’œuvres écrites par une jeune Irlandaise, Sally, anglophone s’appliquant à écrire son journal directement en français et dont les exubérances linguistiques seraient dues à ses maladresses d’apprentie, tandis que son roman, prétendument rédigé dans sa langue natale, introduit à une Irlande de fantaisie dont les activistes républicains appartiennent surtout à la république des Lettres. Dans Bâtons, Chiffres et Lettres, Queneau avait affirmé qu’il serait «intéressant de voir jusqu’où peuvent aller les possibilités d’une langue». Par leur dimension ludique, les Œuvres complètes de Sally Mara sont à n’en pas douter parmi les plus savoureuses des expérimentations de Queneau sur le langage.

 

Synopsis

Journal intime. Sally est une jeune Irlandaise de dix-huit ans qui ne connaît de la langue française que ce que lui en a appris son professeur, Michel Presle, lequel manifestait dans son enseignement une inclination particulière pour les mots crus. En hommage à son maître, après le départ de celui-ci, Sally entreprend de rédiger un journal intime en français. Forte d’un lexique plein d’ingénuités retorses, elle raconte, tour à tour avec naïveté, perplexité et avec la froideur d’un entomologiste, sa découverte de la vie, c’est-à-dire du sexe en général et de son anatomie en particulier. Ainsi, pour Sally, les hommes se répartissent en obsédés libidineux, dont il faut contrer les assauts répétés, et en sujets d’expérimentation qu’il faut observer scientifiquement; la difficulté étant pour elle de trouver avec les moyens de l’enquête positiviste la clé de l’extase qu’elle a vécue, «du rez-de-chaussée de [son] séant au sixième étage de [son] bulbe», par l’entremise d’un gentleman exhibitionniste (tout en ignorant qu’il en fût un). Aussi, parallèlement à ses études de gaélique entreprises en vue de composer un roman en irlandais, dégagera-t-elle progressivement et méthodiquement les grandes lois de l’accouplement; mais lorsque enfin Sally découvrira l’amour, elle aura trouvé ce qu’elle cherchait, mais pas sous la forme qu’elle espérait.

On est toujours trop bon avec les femmes. Le lundi de Pâques 1916, jour de l’insurrection nationaliste irlandaise, un bureau de poste dublinois est attaqué par sept activistes décidés à en découdre avec les forces anglaises. Coups de feu, coups de pied, le bureau est prestement vidé de son personnel. Barricadés, les républicains repoussent les assauts anglais. Mais l’héroïque détermination de ces jeunes gens, soutenue par force «ouisqui», est bientôt entravée par la présence d’une employée, Gertie Girdle, restée sur place, qui leur cause bien des tourments: la présence d’une femme ne compromet-elle pas la gloire, même posthume, de leur action? Autre problème: si ordre leur a été donné de rester corrects, certains d’entre eux n’en trouvent pas moins Gertie attirante, d’autant plus que de son côté Gertie, quoique fiancée à un officier anglais, est d’un tempérament ardent. Ainsi, au cours de cette nuit d’insurrection, entre les balles qui sifflent, les obus qui pleuvent et le «ouisqui» qui coule, chacun perdra quelque chose: Gertie sa virginité, son fiancé ses illusions et les sept insurgés leur vie pour avoir été trop bons avec une femme.

 

Critique

Publiés d’abord séparément et à trois ans d’intervalle, Journal et roman peuvent certes se lire indépendamment, chacun d’eux obéissant à des procédures d’écriture, sinon à des intentions, différentes. Mais en prenant soin de les rééditer ensemble, Queneau n’a pas seulement voulu créer l’illusion de la réunion d’œuvres disparates d’un même auteur. À première lecture pourtant les deux ouvrages, malgré leur puissance comique commune, sont manifestement divergents: le Journal raconte l’histoire de deux années de la vie (très) privée d’une jeune fille qui ne sort guère et se contente de découvrir ce qu’elle est: une femme. Le roman au contraire transporte le lecteur dans l’Histoire, le jour de l’insurrection de Dublin. D’un côté donc, l’insignifiance de l’aventure intime, de l’autre, l’irruption de l’épopée. Or ce passage du particulier au général, de l’individuel à l’universel, Queneau l’a déjà exploité (le Dimanche de la vie) et le systématisera dans les Fleurs bleues. De sorte qu’on peut lire ces Œuvres complètes comme une méditation romanesque sur l’Histoire, mais aussi sur les effets perturbateurs de la sexualité du double point de vue de l’histoire personnelle (le Journal) et de l’Histoire universelle (le roman), puisque les apprentis héros seront passablement troublés dans leur volonté héroïque par les puissants attraits de Gertie Girdle.

Une autre lecture est encore possible. Comme tout travail critique y inviterait si l’on avait affaire à un auteur réel, il s’agit de saisir, à travers la confrontation de ce qui est supposé être la transcription du quotidien (le Journal) et le travail de la fiction (le roman), les processus créatifs d’un artiste, à ceci près qu’ici l’auteur de la fiction, Sally Mara, dérive elle-même de l’univers de la fiction. Or lorsque l’on sait que Queneau a lui-même tenu un journal, dont seuls quelques fragments sont actuellement publiés (Journal, 1939-1940, publié en 1986), on est amené à voir dans les Œuvres complètes de Sally Mara une figure exemplaire du dédoublement ironique de soi, en même temps que la réflexion oblique de Queneau sur les rapports supposés entre le réel et la fiction, ou, en d’autres termes, sur l’autobiographique et ses résonances dans l’ordre de la création littéraire. De fait, Queneau a multiplié les points de passage entre le Journal de Sally et son supposé roman irlandais, à commencer par la date de naissance de Sally, le 16 avril 1916, c’est-à-dire le jour de l’insurrection de Dublin qui sert de cadre au roman. On apprend aussi que le titre du roman est fourni par une remarque incidente de Joël, le frère de Sally, au cours d’une dispute (le 16 janvier 1935, confirmé par le rappel de cette dispute, le 5 mai). Si le lieu de l’action du roman est un bureau de poste, c’est que Mary, la sœur de Sally, occupe une place de «demoiselle des postes» (18 avril 1935), laquelle Mary est indirectement évoquée au début du récit. De même le goût prononcé de Sally pour les sous-vêtements (Michel Presle lui offre une gaine Scandale, son frère l’incite à porter des bas de soie) se retrouve doublement réinvesti dans le personnage de Gertie, et dans certaines descriptions fétichistes dues au «narrateur»: le pansexualisme du Journal domine d’ailleurs le roman sous une forme toutefois moins insidieuse, du fait même qu’elle obéit à des protocoles d’écriture précisément liés à la fiction, mais aussi aux présupposés linguistiques différents qui commandent la rédaction du Journal (en français) et celle du roman («traduit» de l’irlandais). Enfin, la surenchère d’humour noir et d’invraisemblance délibérée du roman ne vient-elle pas d’un lieu commun développé par Sally dans le Journal: «La vie se montre beaucoup plus bizarre qu’un roman. C’est un problème qui se posera à moi lorsque j’écrirai le mien: faut-il être plus ou moins incroyable que la réalité? […] Faut-il en remettre ou en enlever? Ah! foutre! que l’art est difficile» (18 mars 1935). Sous couvert d’une œuvre comique, qu’elles sont aussi, les Œuvres complètes de Sally Mara mettent donc en place un problème classique: celui des processus qui lient le vécu à sa transposition littéraire. Mais il est ici renouvelé, rendu vertigineux par un jeu de dédoublements successifs et pour ainsi dire ironisé par ce jeu même. D’ailleurs, ce qui d’emblée frappe dans les Œuvres complètes, c’est la série de masques derrière laquelle l’auteur se dissimule (On est toujours trop bon avec les femmes est le roman irlandais de Sally supposé traduit par Michel Presle). Certes la crainte des foudres de la «morale publique» peut en expliquer le recours (Boris Vian publie à la même époque J’irai cracher sur vos tombes sous le pseudonyme de Vernon Sullivan). Cette crainte ne suffit cependant pas à expliquer pourquoi, lors de la réédition de 1962, la Préface, loin de faire tomber les masques, en complique davantage la configuration. La mise à distance n’a sans doute pas non plus comme seul but d’instaurer un cycle romanesque autonome, celui des «Œuvres gaillardes» d’un Raymond «chien» par opposition à un Queneau «chêne» (Chêne et Chien, voir Si tu t’imagines). En fait cette distance revendiquée surdétermine l’indice d’ironie qui traverse, sur des modes d’énonciation différents, le Journal et le roman tout en assurant le lien entre eux. En outre, elle radicalise simultanément l’effet d’irréalisation comique à l’œuvre dans le roman et l’effet de connivence entre lecteur et auteur du fait de la naïveté feinte de Sally dans le Journal. De même que On est toujours trop bon avec les femmes n’est ni une version un tant soit peu scabreuse de l’insurrection de Dublin, ni un roman érotique, ni un roman héroïque, le Journal intime ne se ramène pas non plus au seul traitement comique des questions que se pose une jeune fille sur le sexe. Une ironie toute-puissante se surimpose aux effets parodiques comme aux sous-entendus salaces. Que ce soit les slogans stéréotypés des activistes républicains, leurs paroles héroïques, ou bien les formules conventionnelles détournées de leur sens premier chez Sally, il s’agit toujours de déconstruire les normes du langage dans ce qu’elles ont de figé (certaines pages du Journal semblent presque construites sur la base de la méthode Assimil) ou de délibérément équivoque, surtout lorsqu’elles portent sur le discours même de l’équivoque, celui qui concerne la sexualité.

D’où le vertigineux mélange linguistique mais aussi extralinguistique qui caractérise les deux ouvrages: télescopage de registres de langues (maintes phrases combinent le soutenu et l’argotique, le savant et le trivial), référents culturels mêlant les domaines anglais, irlandais et français, usage humoristique de la polysémie (en particulier l’usage de l’adjectif «vierge», qui désigne également une «terre qui n’a été ni exploitée ni cultivée», comme le remarque Sally), mais aussi création de néologismes savoureux (Sally ayant assisté à l’accouplement d’un bouc et d’une chèvre craint d’être à son tour «bouquinée»!). Ce sont les chausse-trapes d’un langage en liberté que l’auteur, qui se tient donc résolument à distance pour n’y pas tomber, ouvre sous les pas de ses personnages et du lecteur. Aussi n’est-il pas surprenant de trouver au détour du Journal comme du roman des allusions à Joyce, non seulement du fait de son origine irlandaise, mais encore parce que l’œuvre de Joyce constitue peut-être la clé des Œuvres complètes. La clé ou le mot de passe, puisque celui des conjurés n’est autre que: «Finnegans Wake!», tandis que l’un d’eux remarque: «On en apprend des mots nouveaux aujourd’hui. On voit qu’on est dans le pays de James Joyce.» Quant à Sally, elle apprend que Michel Presle est allé voir «un gars de Dublin, un nommé Joyce, un pornographe obligé de faire imprimer ses œuvres à Paris». On peut ainsi remarquer toute une série d’échos entre l’œuvre de Joyce et celle de Sally. Outre une liberté de ton ostentatoire concernant la sexualité commune à Sally et à Joyce, il y a dans tout Sally Mara une fascination très joycienne pour les langages un tant soit peu spécialisés, pour l’érudition parodique. Sally découvre les mots avant de découvrir le monde et tente de combler le fossé qui les sépare. En outre, en se référant explicitement à Finnegans Wake [la Veillée de Finnegan], Queneau lui emprunte dans le roman à la fois son décor (la Liffey, rivière de Dublin) et ses thèmes: l’érotisme, l’héroïsme, la conception de l’histoire. Tout se passe donc comme si Queneau avait pris plaisir à multiplier les entrées de son œuvre, à construire un labyrinthe jubilatoire de significations possibles, parmi lesquelles il n’est pas sans signification précisément que les allusions à Joyce ramènent au nom du héros d’Ulysse: Dedalus, encore un constructeur de labyrinthe.

 

J.-M. RODRIGUES

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994