les Mamelles de Tirésias

Guillaume Apollinaire

1917

Mamelles de Tirésias (les)

 

MAMELLES DE TIRÉSIAS (les). Drame en deux actes et un Prologue et en vers, de Guillaume Apollinaire, pseudonyme de Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky (1880-1918), créé à Paris au théâtre Maubel le 24 juin 1917, et publié à Paris aux Éditions Sic en 1918.

Dans la Préface, Apollinaire présente les Mamelles de Tirésias comme une œuvre déjà ancienne: «Sans réclamer d’indulgence, je fais remarquer que ceci est une œuvre de jeunesse, car sauf le Prologue et la dernière scène du deuxième acte qui sont de 1916, cet ouvrage a été fait en 1903, c’est-à-dire quatorze ans avant qu’on ne le représentât.» Apollinaire reprit la pièce et l’acheva en 1916, lorsque Pierre Albert-Birot lui demanda un texte pour la revue Sic. Dans le numéro d’août 1916 de la revue, Apollinaire avait condamné l’«odieux réalisme», et les Mamelles de Tirésias, «drame surréaliste», sont en quelque sorte l’illustration de cette prise de position. La première représentation suscita de vives réactions, tant de la part de la salle, qui fut houleuse, que de la critique, déconcertée par ce drame provocant.

 

Synopsis

La pièce s’ouvre sur un Prologue dans lequel le «Directeur de la troupe» présente l’œuvre. Le drame, qui se déroule à Zanzibar, est placé sous le signe de la fantaisie et de l’invraisemblance. L’intrigue s’organise autour du couple formé par Thérèse et son mari.
Thérèse refuse sa condition de femme qui la voue à l’enfantement. Voulant conquérir sa liberté, elle se transforme en homme. Elle prend pour nom Tirésias et quitte son mari. Ce dernier devient alors une femme (Acte I). Le mari met au monde, on ne sait comment, «40 049 enfants en un seul jour», et savoure les «joies de la paternité». Il se félicite car ses enfants font sa fortune: «Plus j’aurai d’enfants / Plus je serai riche et mieux je pourrai me nourrir.» Mais, comme le fait remarquer le gendarme, «la population zanzibarienne / Affamée par ce surcroît de bouches à nourrir / Est en passe de mourir de faim». Finalement, Thérèse retourne auprès de son mari dont elle veut retrouver l’amour (Acte II).

 

Critique

Dans le Prologue, le Directeur de la troupe présente la pièce en ces termes: «Mariant souvent sans lien apparent comme dans la vie / Les sons les gestes les couleurs les cris les bruits / La musique de danse l’acrobatie la poésie la peinture / Les chœurs les actions et les décors multiples / Vous trouverez ici des actions / Qui s’ajoutent au drame principal et l’ornent / Les changements de ton du pathétique au burlesque / Et l’usage raisonnable des invraisemblances.» Cette exubérance formelle se prétend au service d’un projet moral: «Je vous apporte une pièce dont le but est de réformer les mœurs.» Plus précisément, l’auteur veut signaler aux Français «le grave danger reconnu de tous qu’il y a pour une nation qui veut être prospère et puissante à ne pas faire d’enfants» (Préface). Cette alliance d’une esthétique avant-gardiste et d’une éthique nataliste ne laisse pas d’être déconcertante.

Certains ont vu dans cette contradiction une faiblesse de l’œuvre, et il est vrai qu’on a du mal à prendre au sérieux les affirmations réitérées d’Apollinaire qui, dans la Préface, insiste sur la gravité de son sujet «émouvant». Il présente le «problème de la population» comme une «question vitale» et espère que sa pièce aura «une influence sur les esprits et sur les mœurs dans le sens du devoir et de l’honneur». Le drame est toutefois si farfelu que sa visée morale perd toute crédibilité. On y trouve par exemple «un prix littéraire / Composé de vingt caisses de dynamite» (II, 2), et l’on y apprend qu’«un grand incendie a détruit les chutes du Niagara» (II, 4). Apollinaire crée un univers théâtral surprenant, dépourvu de réalisme, voire de cohérence. Paraissent sur scène des objets «hétéroclites» (I, 4) et grotesques — «Elle jette successivement par la fenêtre un pot de chambre, un bassin et un urinal» —, et des personnages d’aspect bizarre et loufoque — «Sa figure est nue, il n’a que la bouche. Il entre en dansant» (II, 2).

Dans les Mamelles de Tirésias, Apollinaire donne avant tout «un libre cours à [sa] fantaisie» et désacralise l’œuvre littéraire en la portant aux frontières du canular: «Il m’est impossible de décider si ce drame est sérieux ou non», confie-t-il, non sans malice, dans la Préface. L’aspect provocant de l’œuvre témoigne d’une volonté de rénover le théâtre en l’affranchissant de l’«idéalisme vulgaire» et du«naturalisme en trompe-l’œil» (ibid.). Apollinaire invente même un terme pour désigner cette esthétique nouvelle: «Pour caractériser mon drame je me suis servi d’un néologisme […]et j’ai forgé l’adjectif surréaliste qui ne signifie pas du tout symbolique […] mais définit assez bien une tendance de l’art qui si elle n’est pas plus nouvelle que tout ce qui se trouve sous le soleil n’a du moins jamais servi à formuler aucun credo, aucune affirmation artistique et littéraire» (ibid.). Certes, le mot n’a pas encore le sens que lui octroieront Breton et ses amis, mais la pièce d’Apollinaire manifeste toutefois déjà un souci de libérer la création de l’emprise des conventions et de la logique.

 

A. SCHWEIGER

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994