Le Voyage d’Urien
Voyage d’Urien (le)
VOYAGE D’URIEN (le). Roman d’André Gide (1869-1951), publié partiellement («Voyage sur l’océan pathétique» et «Voyage vers une mer glaciale») à Liège dans la Wallonie de mai à juin 1892, et en volume à Paris à la Librairie de l’Art indépendant en 1893.
Le Voyage d’Urien est une œuvre de jeunesse, écrite dans une période de grande tension: «Je m’exaspère sur une besogne très ardue et que je crains absurde d’avance», écrit André Gide à Paul Valéry le 25 juillet 1892. Dans sa «Préface pour une seconde édition du Voyage d’Urien» (qui accompagne l’édition de 1896), l’auteur éclaire en ces termes le sens de l’ouvrage: «L’émotion centrale de ce livre n’est point une émotion particulière; c’est celle même que nous donna le rêve de la vie, depuis la naissance étonnée jusqu’à la mort non convaincue; et mes marins sans caractère tour à tour deviennent ou l’humanité tout entière, ou se réduisent à moi-même.»
Synopsis
Première partie. «Prélude». Urien, le narrateur, embarque avec ses «compagnons de pèlerinage» pour une destination inconnue. N’ayant «plus foi dans l’étude», «las de la pensée», les jeunes gens sont en quête d’action et cherchent à se forger de «glorieuses destinées». Au fil de leur navigation ou de leurs brèves escales, ils connaissent diverses aventures mais aucune ne répond encore à leur attente. Leur navire, l’Orion, aborde finalement l’île de la reine Haïatalnefus, dont le palais est exclusivement peuplé de femmes; les matelots et nombre de compagnons d’Urien cèdent à leurs charmes. La peste décime les habitants de l’île. Seuls douze membres de l’expédition, parmi lesquels se trouve Urien, parviennent à se sauver.
Deuxième partie. «La Mer des Sargasses». Les survivants voguent longtemps sur une mer désespérément étale puis sur un «fleuve d’ennui» où le vaisseau menace de «s’enliser dans la vase». L’équipage atteint enfin «une terre boréale».
Troisième partie. «Voyage sur une mer glaciale». L’embarcation des jeunes gens se dirige alors vers le pôle. Elle s’enfonce de plus en plus à l’intérieur des glaces et toute possibilité de retour en arrière est désormais exclue. Épuisés, les voyageurs atteignent enfin le terme de leur voyage.
L’ouvrage se termine par un “Envoi” versifié.
Critique
Le Voyage d’Urien se présente comme un récit symbolique et comme un roman d’analyse qui, à travers la description variée et nuancée des paysages, montre et décrypte l’«émotion» humaine: «Cette émotion […] je ne l’ai point décrite en elle-même, trop abstraite qu’elle était, […] je ne l’ai point soumise à tels faits qui l’eussent motivée, ainsi que d’autres ont coutume de le faire dans leurs romans, […] pour la montrer, je l’ai mise en des paysages» («Préface pour une seconde édition du Voyage d’Urien»). L’écriture invite ainsi à retrouver de multiples correspondances entre le décor et l’intériorité des personnages, le paysage extérieur étant l’équivalent d’un paysage intérieur. Une description de fruits, par exemple, peut manifester le caractère violent, malfaisant, voire dégradant du plaisir sexuel: «Ils rapportaient d’admirables fruits écarlates, saignant comme des blessures, et des gâteaux de farines inconnues […]. Nous comprîmes qu’ils avaient été auprès des femmes du rivage.» Ailleurs, le calme désespérant d’une mer glauque qui ressemble à un marécage représente l’horrible désœuvrement: «L’ennui! pourquoi le dire! Qui ne l’a pas connu ne le comprendra pas; qui l’a connu demande à s’en distraire. L’ennui!». À travers un foisonnement d’images polymorphes, parfois précieuses, le texte s’échappe souvent vers la poésie.
Récit initiatique, le Voyage d’Urien n’est pas sans rappeler les Aventures d’Arthur Gordon Pym d’Edgar Poe. Au terme d’une série d’épreuves et grâce à la constance de leur ascèse, Urien et ses compagnons, dans un univers polaire pur et redoutable, atteignent enfin l’ultime révélation: «Nous sentions que nous étions arrivés presque à la fin de notre voyage; pourtant nous nous sentions encore assez de force pour gravir la muraille gelée, nous doutant bien que le but était derrière, mais ne sachant pas ce qu’il était.» Or le terme de ce périple, qui fait coïncider la découverte du sens et la mort des personnages, s’avère décevant: «Si nous avions su d’abord que c’était cela que nous étions venus voir, peut-être ne nous serions-nous pas mis en route.»
Aporétique et pessimiste, le Voyage d’Urien s’achève sur l’exaltation de l’illusion, fruit de l’humaine cécité, et du rêve, plus «sûr» peut-être que la réalité et l’action: «Et nous étant encore agenouillés, nous avons cherché sur l’eau noire le reflet du ciel que Je rêve», telle est la dernière phrase du récit.
A. SCHWEIGER
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994