Le Marteau sans maître

René Char

1945

Marteau sans maître (le)

 

MARTEAU SANS MAÎTRE (le), suivi de MOULIN PREMIER. Recueil poétique de René Char (1907-1988), publié à Paris chez José Corti en 1945. Cette édition assemble des recueils publiés de 1929 à 1936. Le Marteau sans maître avait paru à Paris aux Éditions Surréalistes / José Corti en 1934: Char y réunissait, avec des variantes, Arsenal, publié à vingt-six exemplaires en 1929, et dont l’envoi à Éluard provoqua le voyage de ce dernier à L’Isle-sur-la-Sorgue, et détermina l’adhésion de Char au mouvement surréaliste en décembre 1929; Artine, publié aux Éditions Surréalistes en 1930; L’action de la justice est éteinte, paru aux Éditions Surréalistes en 1931. Il donne pour la première fois, dans l’édition de 1945, «Poèmes militants» (écrits en 1931-1932) et «Abondance viendra». De l’été 1933 au printemps 1936, le poète écrit peu. La maladie l’a exposé à la mort (début 1936); les divergences avec le surréalisme se sont accentuées. D’avril à juillet 1936, il compose Moulin premier, qui parut en décembre chez GLM.

Synopsis

Arsenal met à la disposition du poète et des hommes des «outils cruels», capables de délivrer l’humanité de la crasse et du dénuement et de la rendre au désir, voie du surréel. Artine, être impondérable, mène à la surréalité: elle «hante» le cerveau, provoque le merveilleux hasard, habite le quotidien, bouleverse et saccage ceux qui (ne) lui sont (pas) réservés, assure une haute destinée à ses héros. L’action de la justice est éteinte témoigne d’un effacement et d’une disparition: des mondes éloquents, de Lola Abba, des visions des amants… Mais ces «cendres», traces du surréel, que sont les poèmes, supposent l’existence du «poète solitaire» qu’un poème-tableau ou un poème-énumération définit. Dans les «Poèmes militants», le réel cesse d’être lieu d’effacement: la violence répond à la violence. Le regard fait du visible une matière dynamisée par l’alchimie ou le tellurisme. «Abondance viendra» est un titre prometteur, qui semble accomplir le vœu d’amour final des «Poèmes militants». L’aridité sera source d’abondance: après le rejet des mondes maternels et religieux, le sujet, frondeur, retrouve l’aimée. Le réel, le rêve, la révolution se confondent. La craie intègre le poète au géologique pour qu’il renaisse écriture. Moulin premier, dans ses LXX fragments, déploie une réflexion sur la poésie, le poème, le poète, compris non comme des essences, mais comme des réalités prises dans le mouvement de la vie, dans le devenir historique et cosmique, et dans leur efficacité.

 

Critique

Quand il donne congé à Artine, tel un peintre à son modèle, Char dit se mouvoir «dans un paysage où la Révolution et l’Amour allument de concert d’étonnantes perspectives». À ces deux termes il faut adjoindre le Rêve, pour mettre en place la trilogie qui ordonne le recueil et structure l’écriture poétique. Dès Arsenal, la destruction est présente. Le poète, défini comme «celui qui dispose du pouvoir de destruction» (Artine) commet des «meurtres productifs» («Poèmes militants», “la Luxure”). La révolution, qui s’oppose à la religion (Moulin premier, IV) et s’attaque à un monde qui détruit tout désir et tue «sans contrainte», veut délivrer de tout ce qui limite l’humain: «Brûlé l’enclos en quarantaine» (Arsenal, “la Torche du prodigue”). Le rêve, qui donne à ces textes leur allure fantasmatique (Artine) ou apparaît nettement dans des récits de rêve («Poèmes militants», “Eaux-mères”), dépasse le monde rationnel et conduit à un monde situé au-delà de celui «où le pour et le pour sont animés d’une égale et meurtrière violence» (Artine). L’amour, enfin, mène au surréel (“Sommeil fatal”) et donne aux amants un «devenir» («Poèmes militants», “les Asciens”); bien que violent et pénétré de sadisme, il révèle l’humain dans la transgression («Abondance viendra», “Migration”). Toutefois, les trois termes de la trilogie sont pris dans la dynamique même de l’écriture: les registres de l’alchimie, de la physique (Moulin premier, XII), de la géologie («Poèmes militants», Moulin premier) sont autant de réserves métaphoriques dont dispose le poète pour maintenir la continuité du langage au réel, du réel au rêve, du rêve au surréel, devenu «nouvel âge primitif» (“les Asciens”).

Dans ces poèmes règnent le paradoxe et l’oxymore: les «meurtres» y sont «productifs». Le principe d’identité des contraires est assumé: ce qui semble une fin (la mort) est un nouveau départ. Aussi la poésie, faite de violence et dictée par un être constamment révolté, est-elle définie comme «connaissance productive du réel» (Moulin premier). Depuis les vers brefs, saccadés, agressifs, à la syntaxe elliptique d’Arsenal, jusqu’aux amples poèmes en prose, narratifs et allégoriques à la fois, qui juxtaposent le récit, le descriptif, la parodie de discours scientifique, l’aphorisme, d’«Abondance viendra», cette poésie rappelle la présence d’une force dans le langage, qui, progressivement dans le recueil, conquiert la «vie inexprimable», l’«absolu» ou l’«inhumain» (Moulin premier).

Ces poèmes furent écrits, selon l’expression de Jean-Claude Mathieu, durant «la traversée du surréalisme» de René Char. L’agressivité d’Arsenal, la valorisation de l’amour conçu comme une expérience extrême, libératrice de l’humanité profonde, l’éloge de la femme médiatrice du surréel, l’attachement au hasard objectif (“l’Amour”: «Être / Le premier venu»), le décor et la logique onirique d’Artine appartiennent au surréalisme. Pourtant, dès Artine, René Char prend ses distances avec les objets surréalistes. De même, la forme du poème en prose ne pouvait que choquer André Breton, que l’écriture heurtée et concise d’Arsenal avait séduit. Enfin, Moulin premier, qui reprend certaines pratiques surréalistes (des fragments sont écrits à partir de textes de Victor Hugo), fait place, avec l’aphorisme, à une écriture de rupture; l’opposition des contraires semble venir s’opposer à la totalisation qui attire André Breton et au culte du merveilleux développé dans Minotaure. Char, il est vrai, avait rompu en décembre 1935 avec un surréalisme qui, lui semblait-il, allait «infailliblement à la maison de retraite des Belles-Lettres et de la Violence réunies» (Lettre à Benjamin Péret). L’Histoire le rappelait à lui, comme le traduisait sa réflexion sur le poète et la poésie, et comme l’exprimerait bientôt sa poésie (Placard pour un chemin des écoliers, 1936-1937; Dehors la nuit est gouvernée).

 

D. ALEXANDRE

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994