Cinquième Livre

François Rabelais

1562

Cinquième Livre

 

CINQUIÈME LIVRE des faits et dits héroïques du bon Pantagruel. Dernier récit du cycle des géants de François Rabelais (vers 1483-1553), publié après sa mort. Il existe trois versions différentes de l’ouvrage: l’Isle sonante, publiée en 1562, comportait 16 chapitres; le Cinquième Livre, en 1564, comprenait 47 chapitres dont les 16 premiers différaient sensiblement de l’Isle sonante; enfin, un manuscrit anonyme et non daté de la Bibliothèque nationale contient un fragment de prologue et 46 chapitres semblables à ceux du volume précédent.

On s’interroge, depuis la fin du XVIe siècle, sur la part réelle qui revient à Rabelais dans ce Cinquième Livre: les allégories laborieuses, les descriptions incolores font un contraste trop évident avec la verve des récits précédents; il reste néanmoins — et c’est l’hypothèse la plus couramment admise aujourd’hui — que le dessein d’ensemble ne peut appartenir qu’à Rabelais: tel auteur, ou éditeur a pu s’emparer des notes de l’écrivain après sa mort, pour les mettre en forme et leur donner l’allure d’un récit achevé.

 

Synopsis
Pantagruel et ses compagnons font escale dans l’«Isle sonante», peuplée uniquement d’oiseaux, «Clergaux, Monagaux, Prestregaux, Abbegaux, Evesgaux, Cardingaux, et Papegaut, qui est unique en son espèce» (chap. 1-8). Dans l’île du Guichet, la troupe est faite prisonnière par les Chats-Fourrés, avant d’être relâchée (11-15). Elle débarque ensuite dans l’île d’Entéléchie, dont la reine Quinte Essence guérit les maladies en chantant (18-24). Les contrées fabuleuses se succèdent: l’«Isle des Esclots», où les moines ne répondent jamais que par monosyllabes, le pays de Satin, où les hommes s’assemblent autour d’un bossu nommé Ouï-Dire (26-30).

Enfin, les voyageurs atteignent leur but: le temple de la Dive Bouteille (33). Au terme d’un long trajet souterrain, ils sont accueillis par la pontife Bacbuc, qui, consultée au sujet de la destinée de Panurge, obtient de la Bouteille ce seul mot: «Trinch» [bois] (44). Bacbuc commente l’oracle en ces termes: «La Dive Bouteille vous y envoye, soyez vous mesmes interprètes de vostre entreprinse» (45-47).

Critique

Le Quart Livre avait laissé en suspens l’odyssée de Pantagruel et de ses compagnons. Le Cinquième Livre continue d’égrener les îles grotesques, et délivre l’oracle tant attendu de Panurge. Mais l’écriture s’essouffle, et le récit languit indiscutablement. Vidée de l’imaginaire carnavalesque qui en faisait tout le prix, la satire devient exsangue: les chapitres consacrés à la hiérarchie ecclésiastique (l’Isle Sonante) ou à la mise en scène du pouvoir royal (Quinte Essence) immobilisent le récit dans d’interminables descriptions. La verve pantagruéliste et la joyeuse fantasmatique du corps n’éclatent plus qu’en de rares occasions, il est vrai désopilantes: l’évocation de l’île d’Outre (chap. 16) et de ses habitants goulus qui «deschiquetoient leur peau pour y faire bouffer la graisse» ne déparerait niPantagruel ni Gargantua.

Si des auteurs peu talentueux ont mis la main à ce Cinquième Livre, la conclusion ne peut appartenir qu’à Rabelais. Fausse conclusion d’ailleurs, qui achève moins le récit qu’elle n’éveille Panurge au sens de sa responsabilité, à la nécessité désormais d’inventer son propre destin. Le candidat au mariage n’espérait-il pas une injonction qui le délivrerait de ses perplexités? Au lieu de quoi, décevante tautologie, l’oracle («Trinch») le renvoie à sa condition de buveur: «Allons, dist Panurge, de par Dieu. Je suis aussi sage que antan» (chap. 44). C’est que la Dive Bouteille rabelaisienne ne ressemble nullement aux autres oracles, et n’entend pas dicter aux hommes le sens de leur vie: elle dénonce même, dans la joyeuse exclamation du «Trinch», l’inanité de tout oracle. «Possible n’est, dist Pantagruel, mieux dire que fait ceste vénérable Pontife. Autant vous en dis-je, lorsque premièrement m’en parlastes» (chap. 45). Faut-il en conclure que la troupe des pantagruélistes aurait pu se dispenser du voyage? Certainement pas. D’île imaginaire en archipel de cauchemar, une évidence a fini par s’imposer: dans sa syntaxe désarticulée, son morcellement et son opacité, le monde n’énonce aucune vérité sur laquelle l’homme pourrait s’appuyer. La Dive Bouteille fonde l’irréductible liberté, et donc le règne de l’individu: c’est à lui, à sa volonté de questionnement et à son pouvoir de décision, qu’il revient de donner une signification au monde.

 

P. MARI

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994