le Dépeupleur
Dépeupleur (le)
DÉPEUPLEUR (le). Récit de Samuel Beckett (Irlande, 1906-1989), publié à Paris aux Éditions de Minuit en 1970.
Synopsis
Dans un immense cylindre «ayant cinquante mètres de pourtour et seize de haut» et soumis à d’incessantes variations de lumière et de température, vit un peuple de deux cents personnes. Sauf quelques-uns qui ont renoncé (ce sont les «vaincus» auxquels s’ajoutent les sédentaires plus ou moins provisoires), tous ces corps circulent, «cherchant chacun son dépeupleur». Ces déplacements s’effectuent selon une ordonnance réglée correspondant à la division du fond du cylindre en trois zones: l’arène où les «chercheurs» proprement dits se livrent à leur quête, la ceinture extérieure réservée aux «grimpeurs», où chacun s’efforce de prendre place dans une file d’attente pour gravir une échelle qui donne accès à l’une des niches creusées en hauteur dans la paroi, et enfin la ceinture intérieure où défilent ceux qui veulent passer de l’arène à la périphérie. Le bruit court qu’il existe une issue vers l’extérieur du cylindre; mais la fraternité qui serait nécessaire pour l’atteindre fait totalement défaut à ce peuple.
Critique
La rigueur quasi mathématique avec laquelle sont décrits, dans ce texte assez atypique par sa facture et son propos dans l’ensemble de l’œuvre de Beckett, ce lieu infernal («séjour», premier mot du récit) et le cheminement de damnés des êtres qui s’y trouvent enfermés, créent chez le lecteur un réel malaise et la tentation immanquable de considérer cette longue nouvelle comme une métaphore. Difficile en effet de ne pas reconnaître dans cette sorte de quête incessante une réalité de l’ordre du désir. Ces errants sont réduits à la seule matérialité de leur corps, sans profondeur («Nul ne regarde en soi où il ne peut y avoir personne»), et cependant toute satisfaction charnelle véritable («La succulence naturelle de chair contre chair») leur est refusée tant la particularité du climat dessèche leur peau, rendant toute copulation très difficile. Comment d’autre part éviter une lecture un tant soit peu allégorique de cette société en réduction qui sécrète des «vaincus», dont les membres avancent à l’aveuglette, de laquelle toute fraternité est exclue, où un semblant d’ordre règne grâce à des conventions d’origine obscure, mais où le moindre manquement aux règles peut dégénérer en violence généralisée? Il reste à souligner que cette observation quasi entomologique est écrite dans une langue admirable et animée d’une grande force de suggestion, due à la virtuosité qui consiste à répéter à plusieurs reprises les mêmes éléments descriptifs du texte, pour les dire autrement et leur apporter chaque fois une précision et une vigueur nouvelles.
G. COGEZ
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994